Mission. Insertion (Philippe Labbe Weblog. II)

Courte note sur l’employabilité (Philippe LABBÉ, 19 janvier 2015)

19 Janvier 2015, 17:23pm

Publié par mission

C’est une demande d’un professionnel de Mission locale bien au sud de Rennes (anthropo-géo-centrisme ?) qui m’a incité à écrire cette (très) modeste contribution sur un thème dont l’intérêt pour les structures est patent, la notion, peut-être le concept, d’« employabilité ». Il y aurait évidemment beaucoup plus à dire mais à chaque jour suffit sa peine…

Selon le Ministère français chargé de l’emploi, l’employabilité est « la capacité d'évoluer de façon autonome à l'intérieur du marché du travail, de façon à réaliser, de manière durable, par l'emploi, le potentiel qu'on a en soi… L'employabilité dépend des connaissances, des qualifications et des comportements qu'on a, de la façon dont on s'en sert et dont on les présente à l'employeur ».

Selon l'Organisation internationale du travail, l'employabilité est « l'aptitude de chacun à trouver et conserver un emploi, à progresser au travail et à s'adapter au changement tout au long de la vie professionnelle ».

Selon Interef et le cabinet Pollen (inspirés par la définition du Petit Robert), « L’employabilité est la capacité d’un salarié à conserver ou obtenir un emploi, dans sa fonction ou dans une autre fonction, à son niveau hiérarchique ou à un autre niveau.

L’employabilité d’un salarié suppose une gestion d’informations portant sur :

  • les emplois de demain (les emplois émergents et les profils requis),
  • ses compétences et ses capacités d’adaptation personnelles,
  • les moyens de formation et d’acquisition de compétences,
  • les opportunités de carrières et de mobilité,
  • ses aptitudes à la mobilité géographique et fonctionnelle. »

L’employabilité peut ainsi être considérée comme l’ensemble des capacités et des compétences valorisables sur le marché du travail, ainsi que les possibilités de mobilité géographique et professionnelle. Ces compétences sont classiquement instrumentales (savoir-faire : compréhension des attentes, connaissance des normes et rôles sociaux), cognitives (savoir) et comportementales (savoir-être). La notion de compétence elle-même mériterait bien plus de développement qu’il ne m’est possible de faire ici et, outre ces trois dimensions qui, combinées, constituent un « savoir devenir » dynamique, on peut lui associer la caractéristique de « pratique » et d’« opératoire », suivant en cela Philippe Zafirian (« … une intelligence pratique des situations »[1]), Guy Le Boterf (« … le caractère opératoire de la compétence ») et Gérard Malglaive (« Il n’y a de compétence qu’en actes. »[2]). Une compétence s’exerce dans le temps et dans l’espace[3].

Le concept d’employabilité est apparu dans les années 1930 aux USA puis en France depuis une cinquantaine d’années. Comme le rappelle Michel Bricler[4], Raymond LEDRU[5] distingue deux catégories d’employabilité : l’employabilité moyenne dépendant des conditions générales de l’économie et de la société et l’employabilité différentielle liée aux caractéristiques et aptitudes des personnes… Pour LEDRU, « Cependant, l’employabilité différentielle est soumise à l’environnement économique »… et oui : « Les contraintes du monde socio-économique conduisent les entre- prises à rechercher davantage de flexibilité et les individus à s’inquiéter des caractéristiques de leur employabilité. »[6] C’est la fin programmée du « modèle ternaire » (jeunesse/formation-adultéité/travail-vieillesse/retraite) pour un nouveau modèle de la discontinuité…

Ève Chiapello et Luc Boltanski évoquent l'employabilité comme grandeur spécifique de ce qu’ils nomment la « cité par projets », caractéristique du « nouvel esprit du capitalisme » : « La notion-clé dans cette conception de la vie au travail est celle d’employabilité qui désigne la capacité dont les personnes doivent être dotées pour que l’on fasse appel à elles sur des projets. Le passage d’un projet à un autre est l’occasion de faire grandir son employabilité. Celle-ci est le capital personnel que chacun doit gérer et qui est constitué de la somme de ses compétences mobilisables. »[7]

Retenons en substance que l’employabilité est toujours relative :

- Elle se présente à un moment « T » et n’est pas stable : on peut acquérir de nouvelles compétences comme on peut en perdre. Comme indiqué, l'OIT ajoute aux trois types de compétences l'adaptabilité, c'est-à-dire la capacité à s'adapter aux changements… ce qui renvoie à la formation professionnelle continue et, plus encore, à la formation professionnelle tout au long de la vie. L’employabilité n’est plus la capacité d’occuper un poste mais d’évoluer entre différents postes.

- Elle dépend du niveau des compétences, effectives et formelles (le diplôme ouvrier n'est plus le CAP mais le bac pro), exigibles par l’appareil productif, en particulier du fait de l’accélération de l’innovation technologique : avec le banc électronique, un mécanicien automobile doit connaître l’informatique et pas seulement savoir manier des clés Facom.

- Elle dépend également du rapport entre l’offre et la demande (supra « l’employabilité moyenne »). Lorsque l’offre (employeurs) est supérieure à la demande (D.E.), le niveau exigible de compétences s’infléchit ; à l’inverse, lorsque la demande est supérieure à l’offre (existence d’une « armée de réserve » selon les termes de K. Marx), les employeurs ayant le choix remontent leur niveau d’exigences et, dès lors, se produit un double effet : relégation pour celles et ceux qui ne trouvent pas d’emploi parce que insuffisamment diplômés ou qualifiés face à la concurrence (ils voient les autres passer devant eux dans la file d’attente) ; déclassement pour celles et ceux qui sont embauchés mais en-deçà des niveaux d’emploi auxquels leurs qualifications ou études, sinon les prédestinaient du moins leur promettaient (l’injonction « Travaille bien à l’école et tu auras un bon métier » débouchant sur une « FPE » - forme particulière d’emploi – de caissière avec master 2 et polyglotte[8]).

Compte-tenu du déficit de formation officielle, sanctionnée, l'enjeu de l'employabilité des usagers pour les Missions locales est patent. Il passe par l'amélioration du « capital culturel », concrètement la formation diplômante et/ou qualifiante ainsi que la capacité à comprendre la complexité du monde et des ressources-opportunités, mais également par la transférabilité de compétences professionnelles d'un secteur à l'autre (de serveur en restauration à vendeur en habillement, mobilité dite « horizontale » ou « intersectorielle », mobilité « interne » au sein d’une même entreprise ou « externe ») ainsi que par celle de compétences comportementales en compétences professionnelles (un jeune qui joue au foot devrait a priori pouvoir travailler en équipe).

Si l’exercice de la critique  s’impose, car bien entendu l’injonction à l’employabilité recouvre une subordination aux – constantes – « exigences » de l’appareil productif, qu’il faudrait satisfaire et qui ne seront jamais définitivement comblées (Tonneau des Danaïdes), et met en place les conditions d’une perpétuelle tension et de « la fatigue d’être soi »[9], la mobilisation des intervenants sociaux sur ce thème de l’employabilité, sa reconstruction, peut être aussi une opportunité : « Dans une période de dépression collective où le factice – consumériste et télévisuel – et le cléricalisme – managérial, technocratique ou religieux – semblent gagner toute tentative de populariser une démarche intellectuelle sérieuse et construite, la FTLV {formation tout au long de la vie} peut permettre de relancer des dynamiques interactives favorisant une réelle articulation entre l’action – vie personnelle, professionnelle et sociale – et l’accès à la connaissance, déconnectant l’individu de son seul rapport avec lui-même pour le réengager à s’impliquer dans les espaces sociaux. »[10] Ecrit en 2006, cette invitation acquiert un sens tout-à-fait particulier avec les « évènements » de ce début d’année. Elle est également une façon de tirer (détourner) l’employabilité vers la formation tout au long de la vie qui, somme toute, n’est qu’une version moderne de l’éducation populaire et permanente.

 

C’est dit… mais il reste beaucoup à dire.

 

 

[1] Cité par Christine Afriat, Catherine Gay, Florence Loisil (2006), Mobilités professionnelles et compétences transversales, Centre d’analyse stratégique, Paris, La documentation Française, p. 22.

[2] Cité par Grégoire EQUEVOZ (2004), Les compétences clés pour accroître l’efficacité et l’employabilité de chacun, Paris, éditions Liaisons.

[3] Ce qui, soit dit en passant, pose la question de certaines compétences pourtant devant être en théorie « exercées et maîtrisées » (CCN 2001 des Missions locales et PAIO, telles que la veille, aussi exigible dès conseiller niveau 1 que mystérieuse à objectiver : on éprouve les pires difficultés à repérer sur un planning où et quand les professionnels se documentent, veillent…

[4] Michel Bricler (2009), « Des compétences d’employabilité durable pour sécuriser les parcours professionnels des individus », Projectis/Proyéctica/Projectique 3, n° 3, pp. 95-101.

[5] Raymond LEDRU, 1966, Sociologie du chômage, Paris, PUF.

[6] Afriat, Gay, Loisil (2006), op. cit., p. 17.

[7] Ève Chiapello et Luc Boltanski (1999), Le Nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, pp. 144-145.

[8] Philippe LABBÉ (2012) « Une jeunesse humble, humiliée face au marché du travail », L’Humanité, 13 décembre 2012.

[9] Alain Ehrenberg (1998), La fatigue d’être soi. Dépression et société, Paris, Odile Jacob.

[10] Nicolas SADOUL (2006), « La formation tout au long de la vie, un enjeu pour l’éducation populaire », in Yves MORVAN (dir.), La formation tout au long de la vie. Nouvelles questions, nouvelles perspectives, Rennes, PUR, p. 198.

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Labbé 10/02/2015 16:26

Revenant sur le dernier paragraphe de ma contribution, la critique de l’employabilité, j’ajouterais ce qu’en dit Alain SUPIOT dans son ouvrage L’esprit de Philadelphie (2010, Paris, Seuil), que j’avais lu en 2010 et que je viens de relire avec intérêt. Je le cite : « Il en va de même de l’employabilité, qui consiste, au sens étymologique à plier les hommes dans les besoins des marchés au lieu de partir de leur intelligence et de leur créativité, c’est-à-dire de leurs capacités professionnelles. » (pp. 142-143). Est d’ailleurs portée en note bas de page la définition qu’en donne la Commission européenne : « Une personne est employable quand elle possède les caractéristiques, qualifications ou compétences négociables, qui sont considérées sur le marché du travail comme des conditions nécessaires à l’embauche. » (cité par Philippe POCHER et Michel PATERNOTRE, 1998, « Employabilité » dans le contexte des lignes directrices de l’Union européenne, Observatoire social européen).

pioupiou44 29/01/2015 09:30

Très intéressante, cette contribution sur l'employabilité !
Elle devrait pouvoir servir de base à la mise en place d'une action nationale de formation pour les conseillers des Missions Locales.
Mais je rêve bien sûr : cette année, nous avons beaucoup d'autres nouveautés à gérer : CEP, CPF, PMSMP, Garantie Jeunes et sans oublier les emplois d'avenir qu'il faut continuer à signer ! Ou comment devenir de gentils techniciens incapables de réfléchir le monde dans lequel nous vivons.