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Les spaghettis et Allahu akbar (Philippe LABBÉ, Janvier 2015)

19 Janvier 2015, 09:38am

Publié par mission

Les spaghettis et Allahu akbar.

Philippe LABBÉ[1]

Janvier 2015

« Jusqu'à présent les hommes se sont toujours fait des idées fausses sur eux-mêmes, sur ce qu'ils sont ou devraient être. Ils ont organisé leurs rapports en fonction des représenta­tions qu'ils se faisaient de Dieu, de l'homme normal, etc. Ces produits de leur cerveau ont grandi jusqu'à les dominer de toute leur hauteur. Créateurs, ils se sont inclinés devant leurs propres créations. Libérons-les donc des chimères, des idées, des dogmes, des êtres imagi­naires sous le joug desquels ils s'étiolent. Révoltons-nous contre la domination de ces idées. Apprenons aux hommes à échanger ces illusions contre des pensées correspondant à l'essence de l'homme, dit l'un, à avoir envers elles une attitude critique, dit l'autre, à se les sortir du crâne, dit le troisième et la réalité actuelle s'effondrera. »

Friedrich ENGELS, Karl MARX, (1845) 2002, L’idéologie allemande (Première partie : Feuerbach, thèse XI), Chicoutimi, Université du Québec, « Classiques des sciences sociales », p. 7.

 

J’ai malignement appelé cette contribution « Les spaghettis et Allahu akbar », évitant d’emblée de citer le « Pastafarisme » afin que les trop curieux n’aillent googleliser et wikipédier et, ce faisant, apocalypsent mon modeste ouvrage en – étymologie d’apocalypse – révélant ce qui est caché.

Le Pastafarisme doit son nom à la combinaison de pasta, c’est-à-dire « pâte », et rastafari, c’est-à-dire un mouvement de pensée messianique d’origine caribéenne. Ainsi, cette contraction évoque-t-elle immédiatement bas et haut de la pyramide des motivations de Maslow, aussi connue que celle du Louvres, à savoir la satisfaction des besoins primaires (ici, manger) et spirituels. Notons toutefois qu’au Louvres la pyramide est entourée des colonnes de Buren contrairement à celle de Maslow pillée par les consultants en ressources humaines.

Observons chemin faisant qu’à ce titre des ressorts de la motivation le Pastafarisme est, sinon un sérieux concurrent, du moins un plagiaire des prophètes en ouvre-boîtes universels de la gestion des ressources humaines, ces experts n’hésitant à recommander de prêter tout autant attention aux valeurs de la culture d’entreprise qu’aux appétits triviaux mais conviviaux (repas de fin d’année et pots de départ). Tout manager éclairé sait en effet faire précéder les libations par un discours psycho-affectif réconciliateur exaltant la culture d’entreprise qui, tel un blanco, efface divergences, gomme les intérêts « de classe » – à reléguer dans le magasin des antiquités – et glisse sous le tapis les vertigineux écarts de salaires. A défaut, plus exactement si les libations devançaient l’égrégore de la communauté professionnelle, celle-ci ne serait au bout du compte que l’expression d’un agrégat de « moi », non celle d’un « nous » subsumant puisque, selon l’expression du psychanalyste Otto Fenichel, « Le surmoi est soluble dans l’alcool, le moi y prolifère »[2]. Rassurons-nous : il reste toutefois au Pastafarisme du chemin avant de concurrencer les manuels de savoir-faire à l’usage des managers : le tirage de la « Bible » du Pastafarisme, L'Évangile du Monstre en Spaghetti Volant, de Bobby Henderson[3], n’est que de l’ordre de 100 000 exemplaires[4]

Pour autant, une déviance pouvant devenir une tendance, décryptons donc, au sens de « sortir de la crypte, du noir », ce Pastafarisme.

Tout débute par la décision du Comité d'Éducation de l'État du Kansas d'autoriser l'enseignement dans les cours de science, au même titre que la théorie de l'évolution, du « dessein intelligent » – que l’on connaît plus sous l’appellation de « créationnisme » -. Pour aller vite, en sept jours, repos dominical compris (la loi MACRON n’était pas encore passée), Dieu créa la Terre du premier amibe à Eve extirpée d’une côtelette d’Adam. Cela se poursuit en janvier 2005 par une blague de potache : diplômé en physique et âgé de 24 ans, Bobby Henderson écrit une lettre à ce Comité où il professe sa foi en une divinité dont l’apparence serait celle d’un plat de spaghettis et de boulettes de viande, dieu nommé le « Monstre de Spaghetti Volant ». Partant de là, il propose qu’au titre d’une égalité de traitement sa croyance soit incluse dans les enseignements scientifiques. Je le cite : « Je pense que nous pouvons nous réjouir à l'idée qu'un jour ces trois théories aient une part de temps égale dans les cours de science de notre pays mais aussi du monde entier ; un tiers du temps pour le dessein intelligent, un tiers du temps pour le Monstre de Spaghetti Volant, et un tiers du temps pour une conjecture logique fondée sur une masse écrasante de preuves irréfutables et observables. » Il ajoute : « Je n'ai aucun problème avec la religion. Ce qui me dérange, c'est la religion se posant en tant que science. S'il existe un dieu et qu'il est intelligent, alors je pense qu'il a le sens de l'humour. » Trois membres – cocasse - de ce Comité répondirent favorablement et un quatrième -  pitoyable - lui rétorqua : « C'est une offense grave de railler Dieu. » Publié sur internet, sa demande connut un fort retentissement : il reçut 60 000 courriels en un an dont 5% le damnant et lui promettant l’enfer, un site se baptisa Société Internationale pour la prise de conscience du Monstre de Spaghettis Volant, le New-York Times, le Washington Post publièrent des articles… Depuis, le Pastafarisme poursuit son chemin : on peut consulter son site officiel, « Church of the Flying Spaghetti Monster »[5].

Reste « Allahu akbar », c’est-à-dire « Dieu est le plus grand ». Notons immédiatement qu’être le plus grand n’est pas plus extraordinaire que divin. Lorsque j’étais petit, j’étais le plus grand de ma classe : 1,83 m, pour l’époque cela m’a valu d’être une recrue pour l’équipe de basket. Depuis que je suis grand et que les générations me succédant ont gagné en taille, je ne suis plus si grand et pourtant je n’ai pas rapetissé. D’autre part, la grandeur n’est pas que relative dans le temps mais l’est dans l’espace : comme le con, on est toujours le grand de quelqu’un et le petit d’un autre ; on se sent grand devant les nains et petit devant les géants. Ceci pour nous, pauvres humains… mais, en ce qui concerne Dieu, ce « Allahu akbar » ne manque pas d’étonner : s’il est Dieu, il est nécessairement, ontologiquement, le plus grand mais, alors, pourquoi se sentir obligé de risquer le pléonasme ? Remarquons que le « u » d’« Allahu akbar » exprime le superlatif alors qu’adossé à un « o » en breton il signifie le pluriel comme un « bagad » et des « bagadou », un « fest-noz » et des « festou-noz », un « fils » des « filous », etc. Ceci étant, que Dieu soit le plus grand ou simplement grand n’évite toujours pas le dérapage pléonasmique puisque, s’il n’était pas, il ne serait pas Dieu[6]. CQFD.

Si, selon Descartes, philosophe bien connu pour cogiter et ergoter, « le bon sens est la chose la mieux partagé », l’humour ne l’est assurément pas… les évènements récents le démontrant. Posons l’hypothèse que, « révolte supérieure de l’esprit » selon  André BRETON, l’humour serait un discriminant plus pertinent que la taille ou la place pour caractériser Dieu et, alléluia, chanter ses louanges. « Esprit », ça colle (certains ajoutent « pur » comme pour le malt) et « supérieur » aussi, Dieu-fumeur de Havanes se pavanant généralement sur le pont supérieur pendant que les soutiers rament dans la cale. Qui plus est, à peu de choses près, le phonème « u » en place du « a » et le « h » muet passant en pertes et profits, le slogan « Dieu est humour » devrait satisfaire les fidèles et autres grenouilles sous couvert de rhume, dérapage phonétique ou audition faiblichonne.

Subséquemment (j’espère que vous suivez), je pense avoir trouvé la solution pour régler « Le choc des civilisations »[7]. Rien de moins et, s’il vous plait, en deux coups de cuillères à pot.

Cependant, avant de vous la révéler, il est nécessaire d’expliquer pourquoi une autre solution a priori envisageable, ce que l’on appelle « l’effet Père Noël », ne l’est pas.

Dans une petite salle de l’université de Newcastle, thé et café sont mis à la libre disposition de chacun, un panneau indiquant simplement qu’il faut payer 30 cents pour un thé et 50 cents pour un café. Lorsqu’est placé au-dessus de ce panneau un poster représentant deux grands yeux ouverts, les buveurs se sentant observés laissent de l’argent deux fois et demi plus souvent que lorsque le poster représente un bouquet de fleurs. La conclusion de l’expérimentateur, M. Bateson, fût simple : « Il existe une tendance forte à se comporter de façon plus morale quand on se sent observé. Même si les personnes savent bien que ces yeux ne sont que du papier et de l’encre, quelque part en eux, un mécanisme a été déclenché : ils se sentent mal à l’aise s’ils partent sans payer. M. Bateson raccorde ce résultat avec un des aspects de la religion. C’est à partir d’un mécanisme de ce genre (« attention, on te regarde de là-haut ! ») que les religions cherchent à imposer leurs codes de bonne conduite. C’est l’effet « père Noël » en quelque sorte. »[8] Déductivement, la solution serait donc de placarder un peu partout des affiches de Dieu et les comportements individuels deviendraient civilisés, « moraux ». ORWELL y avait d’ailleurs songé avec son « Big Brother » de 1984. L’obstacle, vous l’avez deviné, est l’oukase quant à la représentation de Dieu. Dommage, cela aurait en plus créé des emplois dans l’imprimerie.

Tout d’abord, inspirés par ce bon vieux Karl pour qui « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde, ce qui importe, c’est de le transformer »[9] et, étant invités à transformer le Verbe en Parole, le Plan en Edifice, la saucisse de Morteau en potée, il faut convaincre nos interlocuteurs en « isme » (fondamentalisme, islamisme… tous ces héroïques philosophies embrumées) du peu d’honneur fait à Dieu avec ce trop banal et insignifiant « grand » : le changer par « humour ». La tâche devrait être simplifiée précisément parce que, l’humour n’étant pas la chose la mieux partagée, en qualifier Dieu serait un signe de distinction : l’humour est rare ; ce qui est rare est cher ; Dieu nous est cher ; donc Dieu est humour. Au sujet des « ismes », une exception : on leur associe le « radicalisme » alors que, précisément, être radical c’est aller à la racine… a) ce qui implique de comprendre b) ce qui nécessite d’être équipé a minima intellectuellement c) ce que ne sont manifestement pas les affidés des « ismes » en question. Pour preuve, ce que nous raconte VOLTAIRE sur l’oracle de Delphes… qui fera rire les uns – les sains - et scandalisera ces derniers – les saints - : « On choisit d'abord des jeunes filles innocentes, comme plus propres que les autres à être inspirées, c'est-à-dire à proférer de bonne foi le galimatias que les prêtres leur dictaient. La jeune Pythie montait sur un trépied, posé dans l'ouverture d'un trou dont il sortait une exhalaison prophétique. L'esprit divin entrait sous la robe de la Pythie par un endroit fort hu­main ; mais depuis qu'une jolie Pythie fut enlevée par un dévot, on prit des vieilles pour faire le métier : et je crois que c'est la raison pour laquelle l'oracle de Delphes com­mença à per­dre beaucoup de son crédit. {…} Mais qui fut celui qui inventa cet art {de la divination} ? Ce fut le premier fripon qui rencontra un imbécile. »[10] Lorsque le fripon est un imbécile, la symbiose est faite, il se suffit à lui-même et l’histoire se répète : « Une princesse idiote bâtit une chapelle aux onze mille vierges ; le desservant de la chapelle ne doute pas que les onze mille vierges n’aient existé, et il fait lapider le sage qui en doute. »[11]

Dès lors que Dieu sera humour, les humoristes seront ses plus fidèles parmi les fidèles, des thuriféraires sanctifiés et non des mécréants mitraillés, les caricatures deviendront des psaumes, les pochades des prières, les parodies des cantiques, les chorales abandonneront le Te Deum pour chanter « Humour, gloire et beauté ». Du trop belliqueux « révolte supérieure de l’esprit », l’humour se muera en la pacifiste « étincelle qui voile les émotions », selon la définition qu’en donne Max JACOB… certes un Quimpérois mais nul n’est parfait.

Et Bobby Henderson aura eu raison de dire que « S'il existe un dieu et qu'il est intelligent, alors je pense qu'il a le sens de l'humour. »

 

Allez en pet.

 

[1] Ethnologue, docteur en sociologie. p.labbe.pennec@orange.fr

[2] Otto Fenichel, 1945, The Psychoanalytic Theory of Neurosis, New York, Norton.

[3] 2008, Paris, Le Cherche midi.

[4] Georges LEWIS, « Monstre en Spaghetti Volant », in Etienne Klein (préface), 2014,1001 idées qui ont changé le monde, Paris, Flammarion, p. 933.

[6] « La nature étant partout la même, les hommes ont dû nécessairement adopter les mêmes vérités et les mêmes erreurs dans les choses qui tombent le plus sous les sens et qui frappent le plus l'imagination. Ils ont dû tous attribuer le fracas et les effets du tonnerre au pouvoir d'un être supérieur habitant dans les airs. » Voltaire (1756) 2001, Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, tome 1, Chicoutimi, Université du Québec, « Classiques des sciences sociales », p. 10.

[7] Samuel Huntington, 1997, Le Choc des Civilisations, Paris, Éditions Odile Jacob.

[8] Jean-François Dortier, 11 mai 2012, « D'où vient le besoin de croire ? », Sciences Humaines.

[9] Friedrich ENGELS, Karl MARX, (1845) 2002, id.

[10] Voltaire (1756) 2001, t. 1, id., pp. 26-27.

[11] Voltaire (1756) 2011, Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, tome 4, Chicoutimi, Université du Québec, « Classiques des sciences sociales », p. 334.

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