Mission. Insertion (Philippe Labbe Weblog. II)

Qu’est-ce que l’instrumentalisation ? (Philippe LABBE, 10/02/2015)

10 Février 2015, 11:48am

Publié par mission

Instrumentalisation : voici un mot qui s’exprime en plainte récurrente parmi les intervenants sociaux qui se sentent… « instrumentalisés ». Le Petit Robert de la langue française (édition 2015) nous aide : instrumentaliser, c’est « considérer quelqu’un comme un instrument ; rendre purement utilitaire ». S’ajoute à cette proposition « utiliser à des fins détournées ». Tout est dit… Demande-t-on à un instrument de réfléchir ? Non. Le sentiment d’instrumentalisation correspond à une position assignée d’agent, agi par le système, exactement à l’opposée de celle d’acteur, agissant sur le système.

L’instrumentalisation renvoie à l’agir sans réflexion (sur ce que l’on fait), ni réflexivité (sur ce que l’on est dans le système) : vous êtes le marteau, seulement le marteau, et vous êtes agi de l’extérieur par les injonctions d’un cerveau qui n’est pas le vôtre et qui vous dit où taper, comment taper, combien de temps taper.

L’instrumentalisation vous détourne de votre engagement. Son outil est le programme immuable, votre projet n’est pas bienvenu. Sa dynamique est l’hétéronomie qui ne laisse aucune place à votre autonomie.

Elle est un postulat qui, comme tel, n’a pas besoin d’être démontré et s’impose. Elle est probablement plus, une idéologie ou une partie de l’idéologie comprise comme la capacité à fournir des réponses à des questions qui n’ont pas été entendues.

L’avantage de l’instrumentalisation, très relatif et de courte durée parce que se produit une dissonance cognitive[1], est le confort qu’elle procure : l’esprit comme l’intelligence comme la compréhension, non sollicités, peuvent divaguer, rejoindre mentalement des rivages reposants, s’occuper à se distraire, à « tuer le temps ». La singularité de votre « Moi » est gommée au profit d’un « Eux » extérieur (les « décideurs », les « financeurs »). Ainsi votre travail sur et avec autrui[2], par exemple le jeune devant vous, n’est pas une œuvre de rassemblement[3] mais, tout en faisant bonne figure, elle recouvre « l’ennui dont se meurent les parallèles »[4].

L’instrumentalisation s’inscrit dans le monde des « images de la quantification », un espace où les comptables s’épanouissent en opérations et calculs (nombre d’entretiens, de mises en relation, etc.) et où se confondent, à dessein, la mesure et l’évaluation… ce qui aboutit « à perdre le sens de la mesure. Car évaluer ce n’est pas seulement mesurer, mais référer la mesure à un jugement de valeur qui lui confère un sens. »[5]

L’instrumentalisation appartient au registre de l’emploi et à une perspective exclusivement – justement – « instrumentale » (gagner sa vie) au dépens du registre du métier et de ses perspectives « sociale » (appartenir à une communauté humaine) et « symbolique » (s’accomplir). Elle est le « travail » de l’animal laborans et non l’« œuvre » de l’homo faber[6].

Elle est aussi un processus qui vise à ce que la question du sens de ce que l’on fait soit privée de sens[7].

 

[1] C’est-à-dire une contradiction entre ce que l’on pense et ce que l’on fait.

[2] L’expression « travail sur autrui » est de François DUBET, ce « sur » pouvant poser question dans la mesure où il renvoie spontanément à une logique d’application, voire de domination. Un collègue universitaire rennais, Yves BONNY, propose l’expression de « sur et avec autrui », l’adverbe « sur » confirmant la dissymétrie et l’adverbe « avec » adoucissant en quelque sorte, ou rétablissant une interaction équilibrée entre le professionnel et l’usager. Notons toutefois que la conception de DUBET du travail sur autrui, si elle ne nie pas cette dissymétrie pas plus que la fonction de « contrôle social », est très éloignée d’une logique de domination : « … le travail sur autrui est défini comme une pure relation entre des individus, comme une rencontre aléatoire engageant deux personnes. Le professionnel est considéré comme un sujet défini par ses qualités personnelles, par ses convictions, son charme, sa patience, ses capacités d’écoute, tous ces ingrédients ineffables qui font la différence et confèrent au travail sur autrui son caractère véritablement humain, tour à tour épuisant et exaltant. Le plus souvent, cette dimension du travail sur autrui est considérée comme la plus intéressante, la plus riche, parfois la plus noble, mais aussi la plus secrète et la moins reconnue. C’est aussi cette dimension du travail qui s’apparente le plus à la vocation, à condition de concevoir la vocation comme une forme d’engagement profond de la subjectivité dans une activité, comme une forme d’authenticité et de réalisation de soi. » F. DUBET (2002 : 79), Le déclin de l’institution, Paris, « L’épreuve des faits », Seuil.

[3] « Le terme français de compréhension traduit à la fois le latin comprehendere et intelligere, qui suggèrent tous deux à leur manière l’idée de rassembler. Comprehendere, c’est saisir et lier ensemble, embrasser, unir, puis embrasser par la pensée quelque chose qui s’y trouve alors retenu. Intelligere indique lui aussi, par legere (comme le grec legein d’où il provient) le fait de ramasser, de recueillir et de cueillir. » Guy DENIAU (2008 : 18), Qu’est-ce que comprendre ? Paris, « Chemins philosophiques », Vrin.

[4] Léo Ferré « Géométriquement tien ».

[5] Alain SUPIOT (2010 : 82), L’esprit de Philadelphie. La justice sociale face au marché total, Paris, Seuil.

[6] Hannah ARENDT (The Human Condition,1958), Condition de l’homme moderne (1983), Paris, Calmann-Levy (particulièrement ch. IV « L’œuvre », pp. 187-230 : « L’œuvre de nos mains, par opposition au travail de nos corps – l’homo faber qui fait, qui « ouvrage » par opposition à l’animal laborans qui peine et « assimile » - fabrique l’infinie variété des objets dont la somme constitue l’artifice humain. » p. 187).

[7] J’appelle ce « sens » dans la dynamique de professionnalisation la « professionnalité » qui s’articule avec la « profession » (ce qui structure le métier) et le « professionnalisme » (les compétences cognitives, techniques et comportementales).

 

 

 

 

Mahamane OUEDRAOGO   (03/07/2015)

 

Bonjour Philippe,

Dans la foulée d'un article paru sur MEDIAPART hier à propos du rapport de la Cour des Comptes concernant POLE EMPLOI, j'ai publié sur le dit site un commentaire. Je le reprends en le remaniant un peu. Il trouvera, je pense sa place ici notamment à la suite de ton article "qu'est-ce que l'instrumentalisation".

A propos du Rapport de la Cour des Comptes sur POLE EMPLOI

Le dernier rapport de la cour des Comptes ne fait pas la part belle aux résultats chiffrés de POLE EMPLOI. L’analyse comptable met le doigt sur un déficit financier énorme. L’analyse qualitative quant à elle, accuse l’Organisme public de ne pas faire son boulot: le placement des demandeurs d’emploi. C’est en substance l’impression que je ressens à lires ou entendre des commentaires ici et là.

Les gouvernements successifs ont assigné à cet organisme des objectifs différents selon les époques. Et les Responsables de PE ont, à coup de slogans et compromissions accepter les desiderata et orientations politiques à eux assigner. Il s'en est suivi un nombre incalculable d'objectifs contradictoires, mais ce qui s'est installé dans notre conscient collectif, c'est le slogan suivant:" POLE EMPLOI vous trouvera du travail après votre inscription". Nous nous en sommes habitués, et remarquez, cela est plus simple, les Agents sont en première ligne, ils doivent trouver un travail à ceux qui leur sont adressés, ceux qui s'inscrivent spontanément ou sur injonction!!!

Dès lors, on peut s'étonner de l'attitude de certains Hommes Politiques qui accusent particulièrement les Bénéficiaires des minima sociaux d'être des assistés, les Demandeurs d'emploi en général d'être des fainéants qui n'accepteraient pas les emplois que les Agents du POLE EMPLOI leur proposent. Encore heureux que toutes les personnes en recherche d'emploi ne se bousculent pas aux portes de cet Organisme, imaginez les files d'attente, le nombre de personnes insatisfaites, les inévitables agressions entre Demandeurs d'emploi eux-mêmes et envers les Agents!!! Dans une file d'attente surchauffée, des personnes ne tarderaient pas à risquer leur vie ou celle des autres pour le saint graal, l'hypothétique emploi, ce bien si rare.

Mieux, il est très louable que plus de 75% des personnes puissent trouver un travail par leurs relations personnelles ou par d'autres biais que le POLE EMPLOI!

Est-ce de la faute des Agents du POLE EMPLOI si, conformément à des orientations politiques nationales notre système scolaire forme nos enfants sans que l'économie classique ou depuis peu dite Solidaire ne puisse pas les accueillir en son sein? Est-ce de la faute des Agents de POLE EMPLOI si leurs Responsables financent des Programmes qui octroient des aides financières colossales à une Chaîne de restauration rapide susceptible d’embaucher des salariés pour les licencier aussitôt après? (cf http://mission.insertion.over-blog.org/2015/04/deux-fois-moins-qu-une-inconnue-philippe-labbe-02-avril-2015.html). Comment, avec l'appui de certains Elus locaux, des Opérateurs Privés de Placement ont-ils pu être financés par le POLE EMPLOI...pour en retour le "concurrencer" sur le placement des Demandeurs d'emploi? S’il était avéré qu’une telle concurrence, par effet d’« d’émulation » aurait pu ou dû provoquer (c’est une plus-value comme dirait un des responsables de ma propre structure de travail) pour l’ensemble des intervenants dans le champ de l’insertion professionnelle, nous serions amené à l’accepter. Il s’en est au contraire suivi un accroissement du déficit de l’Organisme Public.

Du bout des lèvres, des Dirigeants du POLE EMPLOI soutiennent les agents: le rapport « méconnaît la réalité du travail quotidien » des Agents (cf http://www.lesechos.fr/economie-france/social/021179972941-pour-pole-emploi-le-rapport-de-la-cour-des-compte-est-a-charge-1133611.php).

 

 

 

 

 

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Mahamane OUEDRAOGO 03/07/2015 11:58

Bonjour Philippe,
Dans la foulée d'un article paru sur MEDIAPART hier à propos du rapport de la Cour des Comptes concernant POLE EMPLOI, j'ai publié sur le dit site un commentaire. Je le reprends en le remaniant un peu. Il trouvera, je pense sa place ici notamment à la suite de ton article "qu'est-ce que l'instrumentalisation".
A propos du Rapport de la Cour des Comptes sur POLE EMPLOI
Le dernier rapport de la cour des Comptes ne fait pas la part belle aux résultats chiffrés de POLE EMPLOI. L’analyse comptable met le doigt sur un déficit financier énorme. L’analyse qualitative quant à elle, accuse l’Organisme public de ne pas faire son boulot: le placement des demandeurs d’emploi. C’est en substance l’impression que je ressens à lires ou entendre des commentaires ici et là.

Les gouvernements successifs ont assigné à cet organisme des objectifs différents selon les époques. Et les Responsables de PE ont, à coup de slogans et compromissions accepter les desiderata et orientations politiques à eux assigner. Il s'en est suivi un nombre incalculable d'objectifs contradictoires, mais ce qui s'est installé dans notre conscient collectif, c'est le slogan suivant:" POLE EMPLOI vous trouvera du travail après votre inscription". Nous nous en sommes habitués, et remarquez, cela est plus simple, les Agents sont en première ligne, ils doivent trouver un travail à ceux qui leur sont adressés, ceux qui s'inscrivent spontanément ou sur injonction!!!
Dès lors, on peut s'étonner de l'attitude de certains Hommes Politiques qui accusent particulièrement les Bénéficiaires des minima sociaux d'être des assistés, les Demandeurs d'emploi en général d'être des fainéants qui n'accepteraient pas les emplois que les Agents du POLE EMPLOI leur proposent. Encore heureux que toutes les personnes en recherche d'emploi ne se bousculent pas aux portes de cet Organisme, imaginez les files d'attente, le nombre de personnes insatisfaites, les inévitables agressions entre Demandeurs d'emploi eux-mêmes et envers les Agents!!! Dans une file d'attente surchauffée, des personnes ne tarderaient pas à risquer leur vie ou celle des autres pour le saint graal, l'hypothétique emploi, ce bien si rare.
Mieux, il est très louable que plus de 75% des personnes puissent trouver un travail par leurs relations personnelles ou par d'autres biais que le POLE EMPLOI!
Est-ce de la faute des Agents du POLE EMPLOI si, conformément à des orientations politiques nationales notre système scolaire forme nos enfants sans que l'économie classique ou depuis peu dite Solidaire ne puisse pas les accueillir en son sein? Est-ce de la faute des Agents de POLE EMPLOI si leurs Responsables financent des Programmes qui octroient des aides financières colossales à une Chaîne de restauration rapide susceptible d’embaucher des salariés pour les licencier aussitôt après? (cf http://mission.insertion.over-blog.org/2015/04/deux-fois-moins-qu-une-inconnue-philippe-labbe-02-avril-2015.html). Comment, avec l'appui de certains Elus locaux, des Opérateurs Privés de Placement ont-ils pu être financés par le POLE EMPLOI...pour en retour le "concurrencer" sur le placement des Demandeurs d'emploi? S’il était avéré qu’une telle concurrence, par effet d’« d’émulation » aurait pu ou dû provoquer (c’est une plus-value comme dirait un des responsables de ma propre structure de travail) pour l’ensemble des intervenants dans le champ de l’insertion professionnelle, nous serions amené à l’accepter. Il s’en est au contraire suivi un accroissement du déficit de l’Organisme Public.
Du bout des lèvres, des Dirigeants du POLE EMPLOI soutiennent les agents: le rapport « méconnaît la réalité du travail quotidien » des Agents (cf http://www.lesechos.fr/economie-france/social/021179972941-pour-pole-emploi-le-rapport-de-la-cour-des-compte-est-a-charge-1133611.php).