Mission. Insertion (Philippe Labbe Weblog. II)

Quelque chose de pourri dans l’empire du Danemark. (Philippe LABBÉ, 12 mai 2015)

12 Mai 2015, 10:22am

Publié par mission

Il est des livres que l’on dévore, annote, triture mais qui, volumineux, demandent du temps. Ainsi, sur mon bureau, la lecture alternative de Cosmos de Michel Onfray (2015, Flammarion, 568 p.) et de Tout peut changer. Capitalisme et changement climatique de Naomi Klein (2015, Actes Sud, 623 p.).

Avec en fond de tableau la conférence sur le climat qui doit se tenir à Paris en cette fin d’année, certains Girondins imaginent des forums, des actions d’information et des débats à une échelle plus locale. : « Vivre et travailler au pays », disait-on. Ainsi un colloque à Rennes en septembre.

Discussion il y a quelques soirs avec un ami, un des acteurs de cette manifestation et, de ma part, suggestion d’inviter Noami Klein pour une conférence : une telle tête d’affiche est une garantie de succès, il n’est qu’à voir la pile de ses ouvrages chez les libraires. Et puis le discours est clair, argumenté et engagé : « … la véritable cause de l’inertie actuelle face au changement climatique {…} c’est parce que nous sommes emprisonnés – politiquement, physiquement, culturellement. Et c’est seulement quand nous reconnaîtrons l’existence de nos chaînes que nous aurons une chance de nous en libérer. » (p. 84)

Dans l’Obs ou Télérama ou encore sur France Culture, je ne sais plus, Noami Klein disait il y a deux semaines moins voyager en avion, bref adopter un mode de vie plus frugal. Parfait, voilà quelqu’un de cohérent qui tente d’harmoniser sa pratique avec ses idées ! Que demander de plus ?

L’hypothèse Noami Klein étant séduisante, mon organisateur se démène et trouve son agent sur Facebook. No problem ! Ci-dessous la réponse de l’agent Gord Mazur… Executive Vice President :

« Thanks for the quick chat. As mentioned not sure we could fit this with her fall schedule and likely won't know for sure for about a month. If it can be done we would require $25,000 USD plus first class travel for 2 (or a share of the travel if she is touring Europe at the time) Let me know if this works with your budget and I'll double check with Naomi.

Kind Regards. »

Soit, en synthèse et pour une conférence, 25 000 dollars US + 2 billets d’avion en première classe. Certes, c’est moins cher que N.S. ( « 250 000 € pour 45 minutes photos comprises » pour la banque américaine Morgan Stanley, selon le Canard enchaîné) mais celui-ci, rolexifié, n’est certes pas soupçonnable d’une appétence quelconque pour la frugalité.

En mai 2013, la Banque mondiale publiait une étude, « Calculating the Carbon Footprint from Different Classes of Air Travel » (http://www-wds.worldbank.org/external/default/WDSContentServer/IW3P/IB/2013/05/31/000158349_20130531105457/Rendered/PDF/WPS6471.pdf ), montrant que les passagers en première classe dans les avions génèrent jusqu’à neuf fois plus de dioxyde de carbone, le gaz responsable du réchauffement climatique (celui qui est au centre du livre de Klein), que les passagers en classe économique.

Dans Hamlet, William Shakespeare faisait dire à  Marcellus « Il y a quelque chose de pourri dans l’empire du Danemark. » Pas que chez les Danois, semble-t-il. Hélas.

Ceci étant, une amie m’a posé une question : « Le livre de Noami Klein est-il imprimé sur du papier recyclé ? » Vérification faite, l’éditeur Actes Sud ne l’indique pas, donc pas plus de cohérence que précédemment.

Prozac et radis.

Puisque c’est la fête au Danemark (en fait au Canada : c’est le pays de N. K.), voici une autre information susceptible de doper les ventes d’antidépresseurs ou des jardineries (pour les voltairiens résignés à cultiver leur jardin).

Certains auront peut-être en mémoire quelques invitations que j’ai faites à aller voir du côté de la « RSE » (responsabilité sociale de l’entreprise) promue entre autres par le Conseil économique, social et environnemental dans un avis voté à la quasi-unanimité, La RSE : une voie pour la transition économique, sociale et environnementale (Alain Delmas, juin 2013). Ceci pour rapprocher les mondes de l’économie et du social, constatant que l’économie sans le social est inhumaine (la main invisible qui étrangle plus qu’elle ne caresse) et que le social sans l’économie est exsangue. Et bien, avec la même audace (« les c… ça ose tout, c’est à ça qu’on les reconnaît… » in Les Tontons flingueurs)et aussi absurdité qu’il existe depuis 2005 un marché mondial où se vendent et s’achètent les droits à polluer (dioxyde de carbone), la RSE est devenue un facteur de rémunération de nos PDG. Ainsi, dans l’article « Votre patron est-il trop payé ? » du Monde daté du 5 mai, on apprend que Xavier Huillard, PDG de Vinci, a touché 5,9 millions d’euros en 2014 et que « son bonus a bondi de 22% » (ce qui répond à la question du Monde) alors que le résultat opérationnel de Vinci accuse – 0,8%. Comment faire pour augmenter son bonus alors que l’entreprise a moins gagné ? Facile : « Les critères quantitatifs étant insuffisants pour justifier une telle hausse, le conseil {d’administration} a invoqué des critères qualitatifs dont la performance RSE… laquelle est non renseignée par la société. »

Heureusement que nos compatriotes regardent M6, lisent Marc Lévy et feuillettent les quotidiens gratuits. S’ils s’informaient un tant soit peu, Robespierre apparaitrait rapidement comme un débonnaire garçon.

Serge, un ami militant réunionnais de l’Education populaire, m’adressait ce matin par courriel un discours de Victor Hugo. Extrait :

« Quel est le grand péril de la situation actuelle ? L'ignorance. L'ignorance encore plus que la misère. L'ignorance qui nous déborde, qui nous assiège, qui nous investit de toute part. C'est à la faveur de l'ignorance que certaines doctrines fatales passent de l'esprit impitoyable des théoriciens dans le cerveau des multitudes. {…} 
Il faut relever l'esprit de l'homme, le tourner vers la conscience, vers le beau, le juste et le vrai, le désintéressé et le grand.... Il faudrait multiplier les écoles, les chaires, les bibliothèques, les musées, les théâtres, les librairies. Il faudrait multiplier les maisons d'études où l'on médite, où l'on s'instruit, où l'on se recueille, où l'on apprend quelque chose, où l'on devient meilleur ; en un mot, il faudrait faire pénétrer de toutes parts la lumière dans l'esprit du peuple, car c'est par les ténèbres qu'on le perd. » 

Il est bien finalement, ce Hugo ! il est une alternative au Prozac et à la jardinerie.

Le ciel vous tienne en joie.

 

 

 

 

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