Mission. Insertion (Philippe Labbe Weblog. II)

Les pieds dans le plat. (Philippe LABBE, 15 juillet 2015)

15 Juillet 2015, 09:37am

Publié par mission

 

Agents, acteurs.

Quelques réflexions, agacées je l’avoue, sur Pôle emploi… étant entendu que ce ne sont pas les agents qui sont en cause mais l’institution comme l’écrit dans un commentaire récent Mahamane sur mon article « Qu’est-ce que l’instrumentalisation ? » du 10 février 2015 (http://mission.insertion.over-blog.org/2015/02/qu-est-ce-que-l-instrumentalisation-philippe-labbe-10-02-2015.html ) : « Est-ce de la faute des agents du Pôle emploi si, conformément à des orientations politiques nationales notre système scolaire forme nos enfants sans que l'économie classique ou depuis peu dite Solidaire ne puisse pas les accueillir en son sein? Est-ce de la faute des agents de Pôle emploi si leurs responsables financent des programmes qui octroient des aides financières colossales à une chaîne de restauration rapide susceptible d’embaucher des salariés pour les licencier aussitôt après? (cf http://mission.insertion.over-blog.org/2015/04/deux-fois-moins-qu-une-inconnue-philippe-labbe-02-avril-2015.html ). Comment, avec l'appui de certains élus locaux, des Opérateurs Privés de Placement ont-ils pu être financés par le Pôle emploi... pour en retour le « concurrencer » sur le placement des demandeurs d'emploi? S’il était avéré qu’une telle concurrence, par effet d’« d’émulation » aurait pu ou dû provoquer (c’est une « plus-value », comme dirait un des responsables de ma propre structure de travail) pour l’ensemble des intervenants dans le champ de l’insertion professionnelle, nous serions amenés à l’accepter. » Bien sûr, ce n’est pas « la faute aux agents » de Pôle emploi… parce qu’ils sont des agents et que les agents sont agis par le système, contrairement aux acteurs qui agissent sur le système. Ceci étant, on a connu des acteurs qui, le moment venus, se sont déclarés agents histoire de ne pas endosser leurs responsabilités. Toute proportion gardée, on songe à « la banalité du mal » (1) ou à « la soumission à l’autorité » (2)

 

Neutraliser la conjoncture.

Feuilletant le rapport de la Cour des Comptes sur Pôle emploi (3), je découvre page 27 que « Afin d’essayer de mesurer la performance de l’opérateur, la convention 2012-2014 {entre l’Etat et l’Unedic} comporte un indicateur développé par Pôle emploi et la DARES, visant à neutraliser l’impact de la conjoncture économique sur les reprises d’emploi. Un modèle calcule le nombre théorique de sorties vers l’emploi durable qui serait observé si le marché du travail continuait à fonctionner comme pendant la période 2003-2011, mais dans les conditions de conjoncture économique actuelles. La différence entre ce nombre théorique et la réalité observée doit permettre d’estimer, selon Pôle emploi, l’évolution de sa performance par rapport à la période précédente. » De la sorte, page 28, on peut découvrir dans un tableau que les données ainsi corrigées permettent à Pôle emploi d’afficher des résultats positifs entre le « nombre de sorties mensuelles observées » et le « nombre théorique de sorties mensuelles résultant du modèle » (sic) 
Conclusion : « Pôle emploi déduit de ces chiffres que sa performance est 16 % plus élevée en 2014 qu’elle ne l’était au cours de la période 2003-2011. »

On sait qu’avec des « si » Paris serait en bouteille… la Cour des Comptes exprimant d’ailleurs une certaine circonspection : « Cet indicateur ne peut être interprété comme la mesure de la seule variation de la performance de Pôle emploi. Certes, par rapport aux indicateurs bruts, son intérêt est de neutraliser l’effet de la conjoncture, mais le résultat continue à englober sans distinction tous les autres facteurs exogènes déjà cités… »

Ma question se fonde sur l’égalité de traitement entre deux entités du SPE : si, y compris avec des réserves, ce modèle économétrique est sinon valable du moins mobilisé par Pôle emploi, pourquoi – à ma connaissance – ne l’est-il pas pour les Missions locales en ce qui concerne l’accès à l’emploi ? Si la DARES le fait pour l’un pourquoi pas pour les autres ?

 

Complexité vs complication.

Ceci étant, depuis le plan « Pôle emploi 2015 » adopté en juin 2012, l’activité - « performance » (4) - de Pôle emploi ne s’apprécierait plus exclusivement en termes de « MER+ » (mises en relation qui ont abouti à un recrutement déclaré par l’entreprise) mais « sur l’objectif de « transparence du marché du travail ». Sont ainsi ouverts différents chantiers dont le but est d’offrir aux intermédiaires privés un accès autonome et automatique aux services en ligne de Pôle emploi. D’après ce plan, le site internet de l’opérateur a vocation à devenir un agrégateur des offres disponibles sur le marché, qu’elles proviennent des job boards spécialisés, des agences de travail temporaire ou même des sites de petites annonces généralistes. » (5). Là encore, égalité de traitement : pourquoi l’évaluation de l’efficacité ou de la performance de Pôle emploi se fonde-t-elle sur cette fonction de facilitateur (rendre les offres lisibles, fluidifier leur accès) alors que, pour les Missions locales l’indicateur d’accès à l’emploi durable demeure l’alpha et l’oméga ? Pour répondre à l’exigence de l’approche globale et dans la mesure où elles ne peuvent seules disposer de toutes les réponses, les Missions locales mobilisent un partenariat plus ou moins en capacité de contribuer au succès des dynamiques d’insertion. Outre cette responsabilité partagée, rappelons que, là également, des facteurs exogènes et pas des moindres devraient plus que relativiser cet indicateur : ce ne sont pas les Missions locales qui recrutent pas plus que ce ne sont elles qui décident ou non d’aller travailler. Le hiatus, maintes fois argumenté, est que les Missions locales travaillent dans la complexité (du latin complexus signifiant « relier »), donc incluant de l’aléatoire, alors qu’elles sont soumises à une évaluation du registre de la complication, c’est-à-dire raisonnant en causalité : alors que le travail sur et avec autrui inclut de l’aléatoire, le jugement est désespérément causal ; alors qu’A sur B donne C’, ce prime étant l’indication de l’aléatoire (finalement de la liberté de l’individu), elles sont appréciées en termes de A sur B donne C, de causalité aussi imbécile que mécanique. « A une pensée qui isole et sépare, il faut substituer une pensée qui distingue et relie. A une pensée disjonctive et réductrice, il faut substituer une pensée du complexe, au sens originaire du terme complexus : ce qui est tissé ensemble. » (6)

 

Le syndrome du coucou.

Tant qu’à faire, terminons-en avec Pôle emploi avec la lecture du « Projet stratégique 2015-2020 ». Il faut vite passer la page d’introduction où Jean Bassères, directeur général, félicite ses ouailles (« Je tiens à saluer ici l’engagement de l’ensemble des collaborateurs de Pôle emploi… ») : sans céder à la psychomorphologie (un peu quand même), ce Bassères a été manifestement mal conseillé par ses chargés de communication, sa photo de père fouettard exprimant exactement l’opposé de son satisfecit. En substance et si l’on s’en tient à sa photo, voilà un bonhomme avec lequel on n’est pas spontanément tenté de passer sa soirée.

Ci-dessous, une petite et très partielle (mais pas partiale) sélection de constats et d’objectifs démontrant, si besoin est, que Pôle emploi a parfaitement tiré profit de son partenariat avec les Missions locales… dont l’accompagnement global (les caractères sont en gras dans le texte initial, les caractères soulignés sont de moi).

 

« … près de deux jeunes de
15 à 29 ans sur dix ne sont ni à l’école, ni en emploi, ni en formation. En l’absence de qualification, ils rencontrent toujours plus de difficultés
à s’insérer sur le marché du travail. Ces tendances renforcent le besoin d’un opérateur national fort pour accompagner les transitions professionnelles. » (p. 7) Déductivement, les Missions locales ne sont pas cet « opérateur national fort ».

« La montée en charge de l’accompagnement global avec les conseils généraux et la mise en place d’un « accompagnement intensif jeunes » ont amplifié les possibilités d’accompagner les demandeurs d’emploi qui en ont le plus besoin. Afin de faire plus pour ceux qui en ont le plus besoin et pour tenir compte de l’évolution de la demande d’emploi (augmentation du nombre de demandeurs d’emploi
de longue durée, persistance d’un nombre élevé de jeunes demandeurs d’emploi sans qualification), nous doublerons le nombre de demandeurs d’emploi qui pourront bénéficier d’un accompagnement intensif : accompagnement renforcé, accompagnement global ou « accompagnement intensif jeunes ». C’est un des engagements majeurs pris avec l’État et les partenaires sociaux pour la période 2015-2018. » (p. 14) J’attends – toujours – que me soit expliqué pourquoi et en quoi l’article 13 de la loi de cohésion sociale - qui confie la mise en œuvre du droit à l’accompagnement des jeunes en risque d’exclusion professionnelle aux Missions locales avec leurs partenaires – est abrogé. Quant à « l’intensité » de l’accompagnement, on peut se reporter à la page 79 du rapport de la Cour des Comptes : « L’intensité de l’accompagnement se réduit en outre fortement avec l’ancienneté du chômage. La part des demandeurs d’emploi sans préconisation d’action entre 13 et 18 mois de chômage est comprise entre 60% et 85% selon la modalité de suivi; elle est deux fois plus importante qu’entre 1 et 6 mois de chômage. » On peut également lire page 87-88 : « … alors que l’accompagnement des demandeurs d’emploi est présenté comme une priorité pour Pôle emploi, les conseillers n’y consacrent en réalité pas plus de 5,5 à 7,5 jours par mois. »

« La mise en place de l’accompagnement global
sera proposée à tous les conseils généraux pour viser
la couverture la plus large possible du territoire national. Nous contractualiserons également avec l’ensemble
des conseils régionaux, en particulier sur les achats de formations à destination des demandeurs d’emploi dans le cadre défini par la loi du 5 mars 2014 relative à l’emploi, à la formation professionnelle et à la démocratie sociale. » (p. 15) Depuis quand l’accompagnement global fait-il partie du métier de Pôle emploi dont le métier, depuis feu l’ANPE, s’exerce stricto sensu dans le domaine professionnel auquel s’ajoute depuis la fusion la gestion de l’indemnisation du chômage ? Le même directeur général de Pôle emploi déclarait le 29 octobre 2014 : « Nous avons vocation à faire de l’accompagnement professionnel et sûrement pas de l’accompagnement socioprofessionnel au sens des Missions locales. » (7) Bref, Pôle emploi fait de l’accompagnement global mais pas tout-à-fait global.

 

« La mobilisation des entreprises pour favoriser l’alternance et les immersions. La mobilisation renforcée en faveur
de l’alternance s’appuiera notamment
sur une prospection plus ciblée des entreprises qui s’acquittent de la contribution supplémentaire à l’apprentissage.
 Les immersions en entreprises
 seront facilitées. Celles-ci ont pour objet de permettre de découvrir un métier, 
de confirmer un projet professionnel
 ou d’initier une démarche de recrutement. Les périodes d’immersion pourront, 
en effet, constituer une étape préalable 
au recrutement pour les publics les plus éloignés de l’emploi. Dans le cadre d’orientation ou de réorientation professionnelle, elles pourront également faciliter la découverte de métiers 
et de secteurs d’activité, notamment 
ceux en tension. Pôle emploi favorisera
 la constitution d’un réseau d’employeurs s’engageant dans la démarche. » (p. 24) Alternance, immersion, projet… bienvenu au coucou (habitués, on avait connu les MdE) qui vient se nicher dans le nid des Missions locales ! Et que vive le partenariat !

 

Charmantes de naïveté.

Décidemment, oui, les Missions locales, certes contraintes, parfois contrariées, sont charmantes de naïveté : elles signent des conventions locales avec Pôle emploi où l’expertise de la connaissance du marché de l’emploi appartient explicitement à celui-ci (déductivement les Missions locales, elles, bricoleraient), où leurs « éléments de langage » (comme disent les communiquants) ont été pillés… Que se passera-t-il le jour où la communication de « l’opérateur majeur » du SPE aura produit son effet, où l’accompagnement global des jeunes ne sera plus la vraie valeur ajoutée des Missions locales et où, grâce à la loi NOTRe, les Régions décideront si oui ou non elles les financeront ? Je vous laisse l’imaginer.

 

L’UNML a bien raison de s’en inquiéter avec la résolution n° 4 de sa récente assemblée générale de Vaulx-en-Velin qui demande « l’organisation d’une conférence sociale nationale pour une meilleure prise en compte de la territorialisation des politiques de l’emploi » : « Car, avec cette délégation possible de la mission de coordination de l’Etat avec les financements vers les régions, le risque est très fort de créer deux services publics de l’emploi parallèles voire concurrents : Pôle emploi restant de la responsabilité de l’Etat, les Missions Locales, les MDE, les PLIE, étant coordonnées par les Régions. » (8)

 

Le ciel vous tienne en joie.

 

(1) Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, 1966, Paris, Gallimard.

(2) Stanley Milgram, 1994, La Soumission à l'autorité : Un point de vue expérimental, Paris, Calmann-Lévy,‎ 1994

(3) Cour des Comptes, juillet 2015, Pôle emploi à l’épreuve du chômage de masse.

(4) Philippe Labbé, 27 janvier 2012, « Insertion : l’efficacité gangrénée par la performance », ASH n° 2744.

(5) Jean-Marie Pillon, décembre 2014, « Un nouveau rôle pour Pôle emploi ? Evolution de ses stratégies au prisme de ces indicateurs de performance », Centre d’études de l’emploi, Connaissance de l’emploi n° 117.

(6) Edgar Morin, 1999, La tête bien faite, Paris, Seuil.

(7) CNML, décembre 2014, « Partenariat renforcé avec Pôle emploi : les grands principes », La lettre du CNML n° 26.

 http://www.emploi.gouv.fr/files/files/Acteurs/CNML/publications/Lettre_CNML_26.pdf

 (8) UNML, Assemblée générale du 9 juillet 2015,

http://www.unml.info/assets/files/actualies/RepresentationReseau2015/resolution-4_ag_2015_conference_sociale.pdf

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