Mission. Insertion (Philippe Labbe Weblog. II)

Vae Victis (Philippe LABBE, 23 juillet 2015)

23 Juillet 2015, 08:53am

Publié par mission

Un débat national… après le débat national.

Et voilà, c’est fait ! La loi NOTRe (Nouvelle organisation territoriale de la République) vient d’être votée définitivement avec, en ce qui concerne les Missions locales, l’amendement 3 ter de la régionalisation du service public de l’emploi (excepté Pôle emploi). Rien n’y a fait : pas plus l’opposition des syndicats de salariés que celle de l’UNML… Les parlementaires ont voté et ce n’est pas la quatrième résolution de l’UNML, lors de sa récente assemblée générale à Vaulx-en-Velin, qui changera quelque chose : « Un véritable débat national doit s’instaurer, avec tous les acteurs concernés pour contribuer à définir clairement, d’une part, les responsabilités partagées entre l’Etat, les Régions et les collectivités territoriales et, d’autre part, les contours du service public de l’emploi, national et régional. » (UNML, 9 juillet 2015) Un débat national… qui arrive trop tard puisqu’il s’est déjà tenu à l’Assemblée nationale et au Sénat. Les dés sont jetés.

Sur le site de Centre Inffo (http://www.actualite-de-la-formation.fr/une-du-sommaire/une-de-2015/la-loi-notre-rebat-les-cartes-du-service-public-de-l-emploi-au-niveau-regional.html ), on peut lire : « Pour Jean-Michel Mourouvin, secrétaire général du Synami CFDT des métiers de l’insertion, « les nouvelles dispositions vont entrer en vigueur au pire moment possible : en même temps que la fusion des Régions et immédiatement après les élections qui porteront sans doute de nouvelles majorités au pouvoir dans les exécutifs régionaux », regrette le syndicaliste dont l’organisation s’est montrée particulièrement mobilisée ces derniers mois, alors que la discussion parlementaire battait son plein. »

 

Exit l’égalité de traitement.

Effectivement, qu’avec une majorité de gauche les parlementaires votent une telle disposition à quelques mois d’une prévision de « vague bleue » interroge pour le moins… Toutefois Jean-Michel, étonnamment, avance contre cette régionalisation le risque d’une « uniformisation des services rendus sans tenir compte des spécificités des publics accueillis »… alors que, à mon sens, le danger est à l’opposé dans la rupture du principe d’égalité de traitement, lui-même constitutif de la mission de service public. Cette rupture peut même aller jusqu’au maximum, c’est-à-dire la suppression d’une offre de services par les Missions locales dès lors que celles-ci n’auront pas les faveurs de la Région. On l’a connu en Picardie, en Languedoc-Roussillon… Qui dit maximum, dit minimum : on prendra peu de risques en posant l’hypothèse que les Régions volontaires recevront une dotation (tant qu’à faire) rabotée de l’Etat et qu’une fois l’argent viré elles s’arrogeront le droit de l’utiliser comme bon leur semblera. Il faudrait être bien naïf pour en douter.

 

Désintérêt ? Ignorance intentionnelle ?

Que les professionnels des Missions locales ne se soient pas levés vent debout, ensemble, contre cette régionalisation est de facto l’indication que le travail d’information et de réflexion n’est pas à la hauteur de ce qu’il devrait être pour des métiers de prestations intellectuelles : en mai, juin, rencontrant beaucoup de professionnels dans plusieurs Missions locales, j’ai pu constater que la grande majorité d’entre eux découvraient la loi NOTRe comme une poule rencontre une fourchette… Il est vrai que, dans certaines Missions locales, j’ai entendu qu’il ne fallait pas diffuser l’information sur cette loi pour « éviter d’inquiéter les professionnels » ! Hélas… Mais il est vrai que l’on ne demande pas à un opérateur de réfléchir, juste d’obéir. Ceci étant, lorsque des évènements risquent d’affecter gravement les emplois, on peut s’étonner d’une telle ignorance : les chauffeurs de taxi, profession qu’on ne qualifierait pas a priori d’intellectuelle, ont été plus prompts à se mobiliser contre Uber…

 

Le Tout désespérément inférieur…

Pour Jean-Michel, « Pour l’instant, les salariés de ces structures n’ont pas encore réalisé quelle épée de Damoclès pendait au-dessus de leur tête, mais dès qu’ils en prendront conscience, il y a des chances qu’ils réagissent. » Ce « dès qu’ils en prendront conscience » est tout-à-fait révélateur de l’ignorance par les professionnels des enjeux politiques et institutionnels qu’ils abandonnent majoritairement à celles et ceux présumés s’en occuper. La question, qui n’en est plus une (comme d’ailleurs la résolution d’un débat national après le vote parlementaire), est celle de l’atonie collective, celle de l’incapacité à exister comme réseau sinon incantatoirement dans les mots, dans un imaginaire psycho-réconciliateur-affectif. Mais un réseau c’est du collaboratif, de la réciprocité, de la mobilisation collective… ce n’est pas des autruches s’enfonçant la tête dans l’hypothétique espoir de s’en sortir soi, seul, dans son coin ! Un réseau, c’est le pari que le Tout sera supérieur à la somme de ses parties… mais ce n’est qu’un pari pour lequel, ensuite, il faut se bouger parce que l’inverse est aussi vrai, le Tout peut être inférieur à la somme de ses parties. Si chacun, d’où il est, délègue à d’ « autres », aussi indéterminés que présumés « sachants », le soin de contribuer à ce mieux, assurément ce sera le pire car tout système tend naturellement à la désorganisation. Et la question, récurrente, « Mais moi, d’où je suis, comment imaginer que je puisse faire évoluer les choses ? » n’est pas recevable : comment le mouvement des droits civiques, contre la ségrégation raciale, débuta aux Etats-Unis ? Par le refus d’une modeste femme noire, Rosa Parks, de céder sa place à un blanc dans un bus.

 

Désengagement.

S’il y a un problème majeur, central, essentiel, c’est bien celui-là : la faiblesse - c’est un euphémisme – de l’engagement pour des professionnels sensés être engagés, la capacité à demeurer spectateur alors qu’il faudrait être acteur, le repli sur sa sphère individuelle. Qu’on se rassure, le phénomène n’est pas circonscrit aux pioupious de l’insertion, il suffit d’écouter, c’est en podcast, « Egalité : les inégalités mettent-elles en péril la démocratie ? », un débat des Rencontres de Pétrarque hier mercredi 22 juillet : http://www.franceculture.fr/emission-les-rencontres-de-petrarque-egalite-les-inegalites-mettent-elles-en-peril-la-democratie-201

 

Vae Victis.

 

Le ciel vous tienne en joie.

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