Mission. Insertion (Philippe Labbe Weblog. II)

Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? (Philippe LABBE)

22 Février 2012, 17:51pm

Publié par mission

Revenons brièvement, si vous le voulez bien, sur une publication du Centre d’études de l’emploi (CEE) sur les PLIE (ICI), au sujet de laquelle Régis interrogeait la probable généralisation de ses constats aux missions locales. En l’occurrence était cité cet extrait : « Une enquête de terrain montre que, dès lors, les acteurs des PLIE se trouvent confrontés à un dilemme. Ils doivent en effet gérer une tension entre, d’une part, la vocation première du dispositif : aider et accompagner les personnes les plus en difficulté et les plus éloignées de l’emploi, et d’autre part, la contrainte de résultats, qui les incite à ne prendre en charge que les publics ayant des chances de réinsertion estimées suffisantes. Face à cette double injonction, leur marge de manœuvre est encore réduite du fait de statuts précaires. »


L’enquête en question, parue dans le numéro 87 de « Connaissance de l’emploi » (décembre 2011), est signée de Gwénaëlle Perrier et, grosso modo, l’essentiel est dit dans cette introduction-résumé. Au fil des quatre pages, quelques expressions ne manqueront pas de résonner aux oreilles des professionnels des missions locales car, de toute évidence, ce qui est constaté pour les PLIE vaut pour ces structures… et d’ailleurs pour d’autres telles que les organismes de formation, des entreprises d’insertion, etc. Ainsi…

« Les acteurs des PLIE {…} peuvent être amenés à opérer un tri au détriment de certaines catégories de demandeurs d’emploi. »

« Cette conditionnalité des subventions s’inscrit dans un contexte plus général de montée en puissance des financements à la performance. »

« Sélectionner les publics… au risque de détourner le sens du dispositif ? »

« La tentation de sélectionner les « meilleurs » à l’entrée du dispositif… » à la suite de quoi il est écrit « Certes, la sélection des personnes admises à bénéficier de mesures ou de dispositifs d’insertion n’est pas une pratique nouvelle. Certains travaux l’ont déjà mise en évidence à propos de l’ANPE et des missions locales… »

« Lorsqu’ils sélectionnent les entrants, certains référents des PLIE écartent des profils sur le critère de leur employabilité supposée, tendant à faire primer l’objectif de résultats sur celui d’aide aux publics les plus en difficulté. »

Globalement, la seule différence quant à ce risque entre PLIE et missions locales tiendrait – un peu – au statut des professionnels plus précaire en PLIE qu’en mission locale puisque, dans ces dernières, près de 90% des contrats étaient en 2009 des CDI (source : CNML)… quoique, est-ce seulement une impression, entre feu le Plan de relance et l’ANI, beaucoup de nouveaux professionnels « bénéficient » de statuts recouvrant des emplois aidés dont la particularité première n’est pas la stabilité, la seconde n’étant pas la hauteur des rémunérations : CAE, service civique…

Mais, contrairement à ce qui est écrit, une autre différence pourrait être avancée. Le CEE note en effet que : « Les PLIE sont spécifiques car cette déclinaison individuelle de l’objectif  {annuel de sorties positives} ne se pratique généralement pas au sein du service public de l’emploi (SPE). » Or pour les missions locales, si l’objectif d’accès à l’emploi durable est fixé conventionnellement par la CPO, n’observe-t-on pas – c’est à ce moment un choix de management… mais un management très fortement déterminé – sa déclinaison à l’échelle de chaque conseiller qui est évalué à sa capacité de correctement « gérer son portefeuille » ?

Si elle ne révèle rien de bien nouveau, l’analyse de Gwénaëlle Perrier n’est sans doute pas inutile pour, une fois de plus, alerter sur l’effet pervers de cette logique de financement sur résultats qui s’exprime d’ailleurs sans gêne en « obligation de résultat » et s’oppose à la culture du résultat. Mais ne revenons pas une fois de plus sur l’accentuation de cette injonction d’efficacité, surfant sur le sens commun, qui devient « performance » : nous l’avons récemment écrit dans les ASH (P. Labbé, « L’efficacité gangrénée par la performance », ASH n° 2744, 27 janvier 2012).

Notons toutefois que, si l’effet pervers sur la sélection des publics – ce qui revient à invalider le principe même de l’intérêt général - est largement rappelé[1], celui sur les professionnels l’est moins sauf à constater que « La présence d’indicateurs de résultats au centre de ces dispositifs tend à accroître chez ces personnels une intériorisation de la contrainte de résultats jusqu’à en faire une dimension centrale de leur travail. » Comme cela est joliment dit ! Que satisfaire l’exigence de résultats devienne central, donc en lieu et place de la relation d’aide et de l’accompagnement… il y a de quoi sérieusement s’inquiéter car, si les nouveaux métiers de l’intervention sociale ont permis de faire évoluer le travail social traditionnel, leur récente apparition (une trentaine d’années, singulièrement avec les politiques publiques transversales) ne leur garantit pas une assise professionnelle suffisante (comparable, par exemple, à celle des assistantes sociales ou des éducateurs spécialisés) : que la dimension centrale du travail parvienne à se formuler en termes de satisfaire aux objectifs hétéronomes de résultats signifie que ce qui fait le sens – la professionnalité – est secondarisé. A ce moment, le métier s’éloigne et reste l’emploi.

Il fût un temps – mais peut-être rêvions-nous – où le travail déontologique semblait une nécessité ; où même un institut national au nom emblématique pouvait sinon devait s’y atteler… Les jours, les semaines, les mois passent et l’on songe à « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? » Anne ne voit rien venir. Sauf d’un autre côté où, là, il faudrait être aveugle pour ne pas voir « le ciel qui rougeoie », c’est-à-dire l’entreprise d’instrumentalisation et de détricotage d’un réseau car, bien évidemment, l’obligation de résultats est le Cheval de Troie d’une idéologie de la concurrence qui s’oppose point par point à ce qu’il reste, à défaut de pratiques, dans les représentations de ce que devrait être le travail d’insertion. Il sera toujours temps, après, de gémir.

Nous reviendrons un peu plus tard sur une matière un peu plus copieuse et soutenue sur ce même thème, en l’occurrence par la même auteure, Gwénaëlle Perrier, dans un article « Les intermédiaires de l’emploi face au tournant managérial des politiques d’emploi en France et en Allemagne : insérer sous contraintes », mais aussi par Marie-Christine Bureau (qui connaît bien les missions locales pour avoir participé il y a plusieurs années à une étude sur celles-ci et l’innovation) avec son article « Du travail à l’action publique : quand les dispositifs d’évaluation prennent le pouvoir. »

Mais à chaque jour suffit sa peine.



[1] Observons l’absurdité d’une telle logique car, plus la pression sera forte pour des résultats, plus pour la satisfaire le professionnel aura tendance à élever le seuil de sélection, c’est-à-dire d’employabilité… jusqu’à ce que, pour devenir « performant », il ne sélectionne que des personnes « employables », ceci revenant à faire exactement l’inverse de ce qu’était sa mission. Quant aux autres, « inemployables », et bien on les relèguera dans le cercle excentré des surnuméraires pour lesquels, puisque pèsera sur eux le stigmate de la mauvaise volonté ou, mieux encore, de la fraude et de la tricherie (en vogue par les temps de crispation, braises que certains s’ingénient à éventer), restera non pas une politique publique… mais la charité.

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Mission 22/02/2012 19:28

Et le RIJ ? Que "DIIJ" ? Le "Réseau Insertion Jeunes"

http://www.informer-autrement.fr/post/2008/09/21/Le-Reseau-Insertion-Jeunes-est-ne
Quelqu'un pourrait-il me dire où en sommes nous ? L'Institut en est-il (a) la (pour)suite ?