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Economie de la débrouille, de l’embrouille ou de la magouille ? « Yes, I can ! ». Intervenants sociaux dans le brouillard face à la débrouille. (Philippe LABBE, 18/01/2013)

6 Mars 2013, 13:54pm

Publié par mission

« L’idéal moderne, c’est de faire de sa vie ce qu’on veut.

En réalité, c’est ce qu’on fait quand il n’y a pas d’autre solution. »

Jean Baudrillard, Fragments. Cool Memories III. 1991-1995, 1995, Paris, Gallimard.

 

« Tous les animaux sont égaux mais certains sont plus égaux que d'autres. »

George Orwell, La ferme des animaux, 1964, Paris, Gallimard.

 

 

« Yes, I can ! ». Pourquoi ce titre qui, s’il était décliné à la première personne du pluriel, évoquerait immanquablement le slogan du président des Etats-Unis réélu ? Pour trois raisons.

 

Tout d’abord, l’emprunt à une communication de Jean Gagné, "Yes, I can débrouille" (1)  , dont le propos s’intéresse aux « jeunes itinérants » québécois et où le chercheur tentait de comprendre « l'idée de la débrouillardise ou l'usage de stratégies non orthodoxes pour obtenir des biens ou des services utiles » et « comment un groupe marginalisé arrive à se construire une légitimité symbolique dans un univers hostile ».

 

Et puis il y a ce « I » - « Je » - qui correspond au singulier et, donc, vient contredire l’idée du « We » - « Nous » - hobahamien, mon hypothèse (au mieux), mon a priori (au pire), incitant à penser que, s’agissant de débrouille, l’intérêt individuel précède celui du groupe ou, plus exactement, le groupe n’est sollicité qu’à partir où il ne dessert pas l’individu… au même titre, d’ailleurs, qu’il vaudrait sans doute mieux parler de tactique que de stratégie. La stratégie appelle le moyen-long terme, la tactique est une adaptation immédiate à ce que le présent impose. La débrouillardise apparaît contrainte par le présent ; elle n’est qu’un substitut de projet ; elle bricole. Elle peut être raisonnable immédiatement même si elle semble aberrante à terme. Cependant – c’est un premier paradoxe, il y en aura d’autres – si le groupe est instrumentalisé au bénéfice de l’intérêt individuel, les pairs constituent une sphère rassurante – du moins dans un premier temps, avant d’être menaçante - de sociabilité, d’interconnaissance et d’inter-reconnaissance… toutes choses que les jeunes en désinsertion n’ont précisément pas connu puisqu’un de leurs points communs est l’exclusion souvent scolaire.

 

Enfin, c’est « can » et non « want » : je peux ne signifie pas je veux. Autrement dit – seconde hypothèse -, la débrouille serait moins l’expression d’une volonté (« un projet de vie », dirait-on dans le monde des intervenants sociaux) que celle d’une nécessité faite vertu. Mais faire vertu signifie que la personne est agie par le système (et non « agit sur »), qu’elle intériorise son infériorité et qu’elle « fait avec », sans modifier le système mais en vivant dans celui-ci en s’aménageant des espaces – des « lieux habités par les hommes », selon Michel de Certeau – où elle pourra, vaille que vaille, évoluer, survivre. La débrouillardise n’est ni contestation – ce n’est pas la communauté ardéchoise post-soixante-huitarde réinventant un mode de vie en opposition à la société de consommation -, ni (encore) la construction d’un système déviant structuré, hiérarchisé, tel que la mafia. Mais de la débrouille à l’embrouille, du petit trafic au business, il y a peu, juste un saut qu’entraine un engrenage, celui de la socialisation endogamique, sans altérité, entre-soi… donc entropique. Je reviendrai là-dessus.



 (1) Jean GAGNÉ, (coordonnateur Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec), « Yes, I can débrouille. Propos de jeunes itinérants sur la débrouillardise », Cahiers de recherche sociologique, n° 27, 1996.

 (2) Elle serait agent et non acteur.

 

 

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