Mission. Insertion (Philippe Labbe Weblog. II)

Jeunes : avec moins d’opportunités ? Altérité, interculturalité… transculturalité. (Philippe LABBE, 22 février 2012). 1/3

28 Février 2012, 08:22am

Publié par mission

 

« Je suis tellement conscient de la difficulté de transmettre ce que je veux transmettre que je suis constamment coincé entre les stratégies de communication (comment faut-il dire ce que j’ai à dire ?) et les impératifs de la cohérence de ce qu’il y a à communiquer. La contradiction entre les deux peut parfois donner à ce que je dis des allures bizarres qui me font souffrir sans doute autant que vous. »

Pierre Bourdieu (1)  

 

 

Cette contribution se situe dans une thématique large et désormais très commune à défaut d’être précise, l’insertion… insertion à laquelle s’ajoutent souvent dans un ordre aléatoire deux qualificatifs, « professionnelle » et « sociale ». On ne reviendra pas en détail sur ce qu’est l’insertion conçue ainsi, c’est-à-dire selon le juste principe de l’approche de type « globale », qu’il serait cependant plus judicieux de nommer « systémique »… mais on sait que la meilleure solution n’est pas nécessairement la plus rationnelle et que, par contre, elle est souvent la plus partagée. On rappellera simplement quels y sont les personnages en jeu, ce qu’ils poursuivent et aussi quelles sont ses évolutions depuis 1981, date que les chercheurs s’accordent – pour une fois – à retenir comme « la date de naissance de l’insertion ».

Parmi ces évolutions, une retiendra plus particulièrement notre attention : la généralisation de l’insertion d’une fraction de la jeunesse, non-diplômée, non ou peu qualifiée, à toute une génération. Cet élargissement permettra de risquer une synonymie ou, tout au moins, un rapprochement entre insertion et socialisation.

Or, si l’une et l’autre se confondent presque, le concept psychopédagogique d’altérité, qui est à la base de la socialisation, pourra être sollicité pour mieux comprendre ce qu’est le travail d’insertion… travail s’adressant à plusieurs personnages cohabitant en chaque individu et qui pourra être compris comme un transfert de « capitaux » entre professionnels et jeunes… ceux dont on parle ici comme « avec moins d’opportunités »… « JAMO » : voici un – relatif - nouvel acronyme exprimant une originale euphémisation.

 

Ce décryptage n’est pas un exercice académique – « La sociologie ne vaudrait pas une heure de peine si elle devait rester un savoir d’expert réservé aux seuls experts », disait Pierre Bourdieu- mais il vise une maîtrise du travail d’insertion par leurs principaux acteurs, ceux que l’on nomme malencontreusement, et ce n’est probablement pas un hasard, des « opérateurs » : il s’agit de correctement penser – ce qui n’est pas du tout la même chose que « penser correctement » - pour ne pas être agents agis par le système mais être acteurs agissant sur le système.

 

Selon l’Union européenne, les « JAMO » désignent « les jeunes en situation de handicap et les jeunes issus d'un milieu social défavorisé ou d'une région moins dynamique que les autres. » Ceci est extrait du programme « Jeunesse en action » et de la stratégie dite « d’inclusion » (2). « Jeunesse en action » est un programme européen destiné aux jeunes âgés de 15 à 28 ans (dans certains cas de 13 à 30 ans), qui « vise à développer le sens de la citoyenneté active, de la solidarité et de la tolérance des jeunes Européens et à leur faire jouer un rôle actif dans la création de l'avenir de l'Union. {…} Il favorise la mobilité au sein de l'Union européenne et au-delà de ses frontières, promeut l'apprentissage non formel et le dialogue interculturel et encourage l'inclusion de tous les jeunes, sans tenir compte de leur milieu éducatif, social et culturel. » On a donc là tous ou presque tous les ingrédients du paradigme de l’insertion, du moins dans sa version institutionnelle, et l’on doit constater en première lecture que, dans son Dictionnaire des idées reçues, Flaubertn’aurait pu annoter face à ces ingrédients : « nul ne peut être contre ». Citoyenneté active, apprentissage non formel, dialogue interculturel, inclusion… que dire de mieux ?

Sinon, quand même, que parler des jeunes « en situation de handicap » et « issus d’un milieu social défavorisé » mérite quelque pondération.

 

Pondération tout d’abord pour le « handicap »… car pourrait pointer son nez l’expression de « handicap social » qui renvoie nécessairement à un effet de seuil. En effet, on est ou l’on n’est pas handicapé physique ou mental mais évoquer ou, tout au moins laisser la porte ouverte à un handicap qui ne serait ni l’un, ni l’autre, donc déductivement aussi générique qu’imprécis avec le qualificatif « social », revient à s’inscrire dans un raisonnement déterministe. Il suffirait, selon cette logique, de cumuler des indicateurs « sociaux » et, passé un certain seuil, la personne pourrait basculer dans la désignation et la labellisation institutionnelles : déviant. Le raisonnement par cumul, qui recouvre une progression jusqu’à un effet de seuil, additionne les difficultés. Or, d’une part, dans ce qui n’est pas un axiome mais une axiologie, le parti-pris de l’insertion, plus en amont celui de l’éducation populaire, est que les ressources sont dans la personne et, d’autre part, que le social appartient au monde de la complexité, non de la complication : dans ce dernier, A sur B donne C ; dans la complexité, A sur B donne C’… et ce prime est le signe de la liberté de la personne. Les difficultés sociales se combinent et ne se cumulent pas : on peut être jeune, expulsé du système de formation initiale sans diplôme, vivant en zone urbaine sensible, avec des parents au chômage, prédestiné à devenir délinquant et/ou chômeur… et, pour autant, ne devenir ni l’un, ni l’autre.

 

Pondération, ensuite, sur l’expression « issus d’un milieu social défavorisé » qui, inévitablement, fait penser à Eric Hazanet son ouvrage décapant LQR. La propagande du quotidien (3) où est dénoncé « ce fatras bien-pensant de la démocratie libérale actuelle : retour à la bonne vieille morale, aux valeurs transcendantes et au sens du sacré, épandage éthique masquant les réalités financières, faux problèmes éthiquement montés en épingle pour éviter les questions gênantes. » Car parler de « milieu social défavorisé » correspond à jeter une couette rhétorique, douce et tiède, sur des rapports sociaux d’un champd’intérêts objectivement divergents que certains, aussi rares que considérés comme obsolescents, persisteraient à qualifier en « lutte des classes ». (4) Cela rappelle les critiques des jeunes marxistes de la sociologie urbaine à l’encontre d’Henri Lefebvre, faisant de celui-ci « le tenant d’une post-histoire romantique d’une société qui serait délivrée des conflits sociaux. » (5) Etre défavorisé réclame une âme charitable alors qu’être exploité appelle le combat ou, formulés comme Stéphane Hessel, l’indignation – Indignez-vous ! (6) - et l’engagement – Engagez-vous ! (7) -. Ainsi ce « milieu social défavorisé » rappelle étrangement le discours du travail social… avant 1968, cette époque des « socio-clercs » (8) qu’une génération de travailleurs sociaux a combattus pour concevoir

une autre forme de solidarité fondée sur les ressources des personnes et non sur leur redressement, sur le contrat et non la coercition.

 

Que ce soit par l’apprentissage non formel, par le dialogue interculturel ou par la citoyenneté active, l’objectif est d’insérer des jeunes, ce qui nous conduit à préciser ce qu’insérer veut dire, c’est-à-dire à proposer de construire une notion souvent considérée comme « valise » en concept robuste, transmissible et opérationnel. Cependant, auparavant, posons-nous la question de la généralisation de l’insertion ou, plus exactement, de la « question jeunesse » qui, au XXIèsiècle, fait étrangement écho à la « question sociale » du XIXèsiècle… qui fut celle de la paupérisation et de la dangerosité de la classe ouvrière (« classes laborieuses, classes dangereuses ») qu’une frange du patronat combattit avec l’hygiénisme et les dames patronnesses des bonnes oeuvres. (9) Aujourd’hui, cette question sociale de la jeunesse associe moins à cette dernière l’espoir que la difficulté. Ce serait moins de solidarité dont elle aurait besoin que de charité. (10)

 

 

(A suivre...)

 

 

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(1) Bourdieu P., Sur l’Etat, (cours du 25 janvier 1990), Raisons d’agir, 2012.

(2) Décision n° 1719/2006/CE du 15 novembre 2006.

(3) Raisons d’agir, 2006.

(4) « Vous me dites : je ne suis ni bourgeois, ni prolétaire, je suis un démocrate. Evitons les mots qui se complaisent dans ce vague qui fait leur compte. Voilà pourquoi ils proscrivent les mots de bourgeois et de prolétaires. » Lettre de Blanqui à Maillard (1852), citée par Jacques Donzelot, L’invention du social. Essai sur le déclin des passions politiques, Seuil, 1994.

(5) Cité par Eric Le Breton dans le chapitre 2 « Le programme de la sociologie urbaine critique », transmis aimablement, d’un ouvrage à paraître en mars 2012 aux Presses Universitaires de Rennes.

(6) Hessel S., Indignez-vous !Indigène éditions, 2011.

(7) HesselS., Engagez-vous ! Entretien avec Gilles Vanderpooten, L’aube, 2011.

(8) Anne-MarieBeyssaguet, Michel Chauvières, Annick Ohayon, Les socio-clercs. Bienfaisance ou travail social, François Maspero, 1976.

(9) Dont, par exemple, mère Mercedes Le Fer de la Motte qui dirigea à partir de 1898 L’œuvre sociale de Popincourt, à Montmartre, considérée comme le premier centre social (Robert Durand, Histoire des centres sociaux, La Découverte, 2006).

(10) « Tandis que la charité ne dépend que du bon vouloir des individus, la solidarité, elle, peut fonder sa nécessité sur l’interdépendance objective de tous les membres de la société. » Donzelot J., op. cit.

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