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La Réunion : il faut parier.(1) (Philippe LABBE, 26 février 2012)

26 Février 2012, 19:37pm

Publié par mission

La répétition, dit-on, est mère de la pédagogie. Elle l’est également de la fatigue. Voici presque trente ans que, impuissant, avec simplement quelques saillies dans la presse locale, j’observe la dégradation du « social » dans une île où, paradoxalement, à peu près tout – environnement, climat, identité(s), seuil élevé de tolérance dans les rapports, culture(s)… - pourrait être considéré comme des forces internes permettant à l’île intense de jouir d’un projet de développement économique, humaniste et durable. Cependant, si un tel projet nécessite une stratégie éclairée et s’appuyant sur un large consensus, force est de constater que La Réunion décroche le Molière ou l’Oscar dans la catégorie « Meilleure stratégie d’échec » : inutile de revenir ici sur les indicateurs, tous clignotant au rouge, qui justifient cette nomination.

Une stratégie – étymologiquement, « art de la guerre » - appelle un pilotage. Déductivement, l’échec réunionnais est d’abord l’échec des élites politiques… mais celles-ci jouissent de leur position par la voix de celles et ceux qui ont accepté de les nommer aux manettes. On sait, avec Hegel, que le maître et l’esclave entretiennent entre eux des rapports… de maître et d’esclave. En d’autres termes, les responsabilités sont partagées même si leurs moteurs sont distincts : l’ambition pour les uns (la société des égos), la complaisance pour les autres et l’ignorance pour beaucoup dont un volant de plus de cent milles illettrés constituant un réservoir de voix avec aussi peu de mémoire qu’est remarquable leur capacité à voter pour le miroir aux alouettes le plus étincelant… le temps des promesses électorales. Le syndrome du sac de riz et de la feuille de tôle.

Rien de nouveau dans tout cela, j’en conviens : le diagnostic est largement partagé par celles et ceux qui réfléchissent sur la question sociale réunionnaise. Il ne parvient, par contre, à n’être que rarement explicité car, comme souvent en territoire insulaire, la parole d’hommes et de femmes libres et de bonnes mœurs constitue une prise de risque : dire ce qui est beau, bon et juste mais n’est pas dans l’air du temps produit immanquablement un effet boomerang ; l’île est petite et l’imprudence d’un jugement se paye d’ostracisme, d’interdiction jamais prononcée mais effective de travailler. Quant à celles et ceux qui, venant de l’extérieur et se croyant à l’abri de rétorsions, ont tenté une analyse objective et ont proposé des scénarios de changement, ils font l’expérience de l’enterrement de ces derniers, au bénéfice des petits arrangements entre amis qui se tiennent par la barbichette symbolique de multiples compromissions et prévarications : l’inertie de ce jeu à somme nulle maintient un système colmaté de discours surréalistes dès lors que l’on dessille les yeux, dès lors que l’on explique le social par le social et non par l’incantation. Comment croire que la jeunesse réunionnaise serait un impératif social lorsque la société des adultes maintient et, ce faisant, accepte que six jeunes réunionnais sur dix basculent dans la désinsertion et que l’horizon des moins malchanceux soit le déclassement ? La politique jeunesse de la Réunion est une politique de Thénardier.

Qu’il ne s’agisse au Chaudron que de quelques dizaines de jeunes désoeuvrés ne change rien à l’affaire : régler le problème des seuls métastases visibles n’éradique pas un cancer. La faillite des élites conduit immanquablement à l’indifférence secouée sporadiquement de révoltes qui ne sont que des respirations après des apnées trop longues. Puis, un jour, une bifurcation, un aléatoire… en fait l’impossibilité de respirer, et cela bascule. Radicalement.

Alors que faire ?

Si l’on s’accorde sur « la priorité des priorités » qu’est la jeunesse, indissociable du projet de développement économique et social réunionnais, un état des lieux doit être fait, mettant à plat tout ce qui est réalisé et qui ne l’est pas et en perspective tout ce qui doit être réalisé (par qui ? avec quels objectifs, moyens et résultats ?). Enième diagnostic débouchant sur d’énièmes orientations ? Oui mais, contrairement à ceux dont les enseignements dérangeants sont lissés en « comité de pilotage » par politesse institutionnelle et concession politique, celui-ci serait placé sous les feux de la société civile et des médias. En organisant une telle situation d’agora, les – sans doute rares - politiques s’honoreraient de rompre avec un système qui les a servis mais qui arrive à bout. Et, après tout, si ce n’est par conviction, que cela le soit par intérêt : on change parce qu’on y croit, parce qu’on y a intérêt ou parce qu’on y est contraint. Il n’y a pas d’autre alternative à la révolte que l’éducation et le dialogue et, si la révolte peut être juste et même saine, il importe que l’éthique la socialise… c’est ce que Habermas appelle « l’agir communicationnel ». A La Réunion, est-il encore temps d’agir ? A défaut de le savoir, il nous reste Pascal qui aurait répondu : « il faut parier ». Effectivement. 

 

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(1) Article proposé à publication au Quotidien de la Réunion. Cet article est motivé par les émeutes du quartier du Chaudron, de Saint-Denis de La Réunion qui, il faut le constater, captent assez peu l’attention des médias hexagonaux. En février 1991, d’autres émeutes avaient secoué l’île… l’épicentre étant également au Chaudron, évidemment un quartier « ZUS ».

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