Mission. Insertion (Philippe Labbe Weblog. II)

Le quartier nord d'Amiens a besoin de travailleurs sociaux (Philippe LABBE, Le Monde, 17.08.2012)

19 Août 2012, 18:11pm

Publié par mission

Si un "événement" est un fait d'actualité remarquable, force est de constater que les émeutes qui ont secoué le quartier nord d'Amiens n'en sont pas un sauf à considérer que l'ordinaire est événementiel. Régulièrement, les quartiers au ban des lieux de commerce, donc désormais de sociabilité, se rappellent au bon souvenir de celles et ceux qui vivotent en espérant passer entre les gouttes de la crise. Mais les quartiers d'excentricité spatiale, donc sociale – dès lors qu'il ne s'agit pas de ces espaces de ghettoïsation par le haut, de gentrification entre gens disposant d'autres moyens de s'exprimer pour défendre leurs intérêts (capital social, capital culturel, capital économique), dont parle Eric Maurin dans Le ghetto français (2004, Le Seuil) – s'expriment en convulsions et, tout aussi régulièrement, la réponse du discours officiel oscille entre répression et prévention. La droite menace de  "kärcheriser" et, depuis le rapport de Bonnemaison,  Face à la délinquance : prévention, répression, solidarité (1983, La documentation Française), la gauche jongle des deux mains, carotte et bâton. En leitmotiv, "l'Etat républicain garant du droit et de la sécurité" est l'argument majeur et central, incontestable : qui s'y opposerait ?

Un premier hiatus réside dans ce prédicat car, s'agissant de l'Etat, qualifié jadis de "Maître des horloges", on s'étonnera que le non-droit lui soit supportable les trois cents et quelques jours par an sans émeutes et intolérable lors des accès de fièvre. En effet, le non-droit est le statut permanent de ces quartiers... à commencer par l'exclusion du travail, donc de la consommation, donc de la vie sociale. En juillet 2011, je restituai une étude réalisée sur le "quartier sensible" Fafet-Calmette et Brossolette, précisément dans le Nord d'Amiens : 37,5 % des répondants à notre enquête étaient au chômage, 56,7 % des demandeurs d'emploi étaient au chômage depuis au moins 20 mois... Centrés sur la perception de leur quartier par les résidents, les résultats étaient sombres et, parmi les sujets de préoccupation, "l'importance du chômage" arrivait très nettement en tête, suivi de "la sécurité liée à la délinquance" et "la propreté dans le quartier". Je concluais le rapport d'étude par ceci :  "L'image de la jeunesse, hormis quelques exceptions mettant l'accent sur la compréhension et l'écoute, est très dégradée dans la population. Elle s'inscrit dans une nébuleuse où l'on trouve les halls d'immeuble occupés, les actes de délinquance et d'incivilités, les nuisances telles que le bruit en soirée, l'inactivité... L'encadrement recouvre donc le thème de la sécurité, d'"occuper les jeunes" à "plus de police", mais est quasi-intégralement ciblé sur les jeunes. Derrière cet objectif des résidents, il faut y lire ce qui est considéré à juste titre comme la première cause de toutes ces difficultés, le chômage. Prioritairement, donc, il s'agit de proposer aux jeunes de l'information, du  conseil, de l'accompagnement pour une insertion professionnelle qui, une fois acquise, devrait régler un certain nombre de ces difficultés." Or, s'extrayant du seul cas d'Amiens, que constate-t-on face à ce besoin patent, pour ne pas dire criant, d'accompagnement par des professionnels, travailleurs sociaux et conseillers d'insertion ? Une diminution effective des crédits. Les pouvoirs publics raisonnent au mieux "à moyens constants", ceci signifiant en réalité un infléchissement compte-tenu du glissement technicité vieillesse (GTV), quand ce n'est pas en marchandisant – via des appels d'offres à des "OPP" (opérateurs privés de placement) – un travail social dont l'efficacité repose sur une action trop continue, trop longue, trop discrète... insuffisamment visible dans une absurde logique gouvernée par l'efficience immédiate. Inutile de chercher bien loin : le terreau des violences urbaines est l'injustice sociale, l'exclusion du travail et la pauvreté ; son engrais est l'ignorance. On pourra toujours multiplier et surentraîner à la guérilla urbaine les robocops, cela n'évitera pas les révoltes... Tout au contraire, cela attisera les braises. La seule alternative recouvre une triade : traiter le social par le social, partager le travail et éduquer. Tout le reste n'est qu'emplâtre. Victor Hugo disait qu'ouvrir une école c'est fermer une prison : l'école est ici celle de la vie, de la participation, du travail. Réhabiliter la noblesse du travail social, réanimer le souffle de l'éducation populaire, considérer que l'économie sans le social est inhumaine, comme le social sans l'économie est exsangue, tout cela est à dire et à faire... Bien loin des arrogants coups de menton et des énièmes tangages entre prévention et répression.

 

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Rbeaune (30/08/2012) -  Je vois, Philippe, que tu as repris une partie de mon argumentaire -que j'avait écrit sur ton blog- sur la reconnaissance des Missions locales. Elle ne peut se résumer à une inscription dans les Codes du travail et de l'Education, ni au simple renouvellement des subventions de fonctionnement. Elle doit permettre que le droit donné aux jeunes ait une réalité et une qualité à la hauteur des attentes. Comme tu le dis, la recondution des moyens à niveau constant est un leurre puisque avec l'ancienneté prise annuellement par les salariés, la hausse du point d'indice (bonjour les amis des syndicats), les compétences acquises synonymes d'évolution professionnelle (GVT) et la hausse des autres charges liée à l'inflation, elle conduit annuellement à une baisse des moyens supérieure à 2%... sans parler de la fonte du FIPJ et de l'allocation depuis le lancement du CIVIS... Outre cette reconnaissance financière, il aurait été opportun que dans le Cabinet du nouveau Ministre du Travail ou de celui de l'Apprentissage, un conseiller technique issu des Missions locales apporte une vision de terrain des projets de changement annoncés. Pôle Emploi réussit toujours à le faire, pourquoi le Réseau n'y arrive pas ?

Tu soulignes aussi la nuisance des OPP... J'en profite pour souligner mon inquiétude sur le développement de programmes au niveau des Missions locales financés à l'acte et au résultat... Après l'ANI d'avril 2011 signé par les partenaires sociaux (enfin certains d'entre eux) avec une rémunération par jeune entré dans le dispositif complété à hauteur de 30% si le jeune accède à un emploi durable (il faut aussi souligner que la rémunération et la durée du programme est identique entre les trois acteurs retenus pour ce programme alors que la cible va du jeune pas diplômé = ML à celui qui a plus de bac + 2 + APEC), il semblerait que la mise en oeuvre des emplois d'avenir obéisse à la même logique et pourrait conduire à détourner la cible du projet (jeunes pas ou peu qualifiés éloignés de l'emploi) pour assurer le financement... La sélectivité au niveau du public et le non-renouvellement des programmes pourraient produire les mêmes effets nocifs...

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rbeaune 30/08/2012 15:52

je vois, Philippe, que tu as repris une partie de mon argumentaire -que j'avait écrit sur ton blog- sur la reconnaissance des Missions locales. Elle ne peut se résumer à une inscription dans les
Codes du travail et de l'Education, ni au simple renouvellement des subventions de fonctionnement. Elle doit permettre que le droit donné aux jeunes ait une réalité et une qualité à la hauteur des
attentes. Comme tu le dis, la recondution des moyens à niveau constant est un leurre puisque avec l'ancienneté prise annuellement par les salariés, la hausse du point d'indice (bonjour les amis des
syndicats), les compétences acquises synonymes d'évolution professionnelle (GVT) et la hausse des autres charges liée à l'inflation, elle conduit annuellement à une baisse des moyens supérieure à
2%... sans parler de la fonte du FIPJ et de l'allocation depuis le lancement du CIVIS... Outre cette reconnaissance financière, il aurait été opportun que dans le Cabinet du nouveau Ministre du
Travail ou de celui de l'Apprentissage, un conseiller technique issu des Missions locales apporte une vision de terrain des projets de changement annoncés. Pôle Emploi réussit toujours à le faire,
pourquoi le Réseau n'y arrive pas ?
Tu soulignes aussi la nuisance des OPP... J'en profite pour souligner mon inquiétude sur le développement de programmes au niveau des Missions locales financés à l'acte et au résultat... Après
l'ANI d'avril 2011 signé par les partenaires sociaux (enfin certains d'entre eux)avec une rémunération par jeune entré dans le dispositif complété à hauteur de 30% si le jeune accède à un emploi
durable (il faut aussi souligner que la rémunération et la durée du programme est identique entre les trois acteurs retenus pour ce programme alors que la cible va du jeune pas diplômé = ML à celui
qui a plus de bac + 2 + APEC), il semblerait que la mise en oeuvre des emplois d'avenir obéisse à la même logique et pourrait conduire à détourner la cible du projet (jeunes pas ou peu qualifiés
éloignés de l'emploi) pour assurer le financement... La sélectivité au niveau du public et le non-renouvellement des programmes pourraient produire les mêmes effets nocifs...