Mission. Insertion (Philippe Labbe Weblog. II)

Les territoires de l’insertion. Descartes avec Pascal. (Philippe LABBE - Université de Haute-Bretagne, 2 février 2012). 3/3

21 Février 2012, 17:56pm

Publié par mission

DESCARTE avec PASCAL.


De la typologie présentée on pourrait en déduire le choix d’un et d’un seul modèle qui, inévitablement, serait celui de la politique territoriale mais, en fait, les deux modèles sont pertinents dès lors qu’ils ne sont pas exclusifs l’un de l’autre. En effet, si l’on ne prenait que le modèle paraissant le plus « sympathique » (parce que pragmatique et non idéologique, sollicitant des acteurs et non des agents, etc.) et le plus adapté a priori à l’environnement (qui est instable, c’est difficilement contestable), on mettrait en cause une cohérence sociale à une plus haute échelle, celle du pays puis du continent enfin de la planète. Or, on le sait, tout cela n’est pas séparé : le petit agit sur le grand qui rétroagit sur le petit (« récursivité »), l’un et l’autre sont imbriqués, tissés ensemble (« complexus »), structurants et structurés. Par exemple, comme nous l’indiquions, l’offre de formation professionnelle va déterminer les comportements des agents qui, acteurs, développeront des stratégies qui nécessiteront de modifier l’offre de formation si l’on ne veut pas constater son obsolescence ou son inadaptation aux besoins des entreprises et de l’économie locale. Macro et micro s’emboîtent comme des poupées gigognes : si la poupée la plus petite grandissait jusqu’à avoir la taille de la grande, l’une et l’autre ne pourraient s’emboîter… et l’on aurait deux poupées indépendantes. Or les territoires, même fortement animés de dynamiques endogènes, ne sont pas indépendants les uns des autres : ils sont reliés et poreux entre eux, comme chaque territoire est en interaction avec ses composantes plus petites et plus grandes, qui agissent sur lui et sont agis par lui.


L’apport d’une conception territorialisée dans des politiques publiques territoriales est également important et, sans doute, essentiel car il permet sinon contraint le local à « penser global ». Ainsi, pour la DATAR, « le vieillissement démographique… la diminution des ressources énergétiques fossiles… les modifications anthropiques… sont quelques-uns des phénomènes qui constituent la toile de fond de toute prospective. Les territoires de la France ne seraient pas des acteurs, et encore moins des opérateurs de changements, s’ils n’élaboraient pas de nouvelles stratégies à leur égard : en leur absence, ils subiraient entièrement ces phénomènes globaux. » (DATAR, id.).


Que l’on considère le territoire comme un espace stratégique pertinent est évident et juste : les politiques de l’emploi, depuis 1998, ont été officiellement définies comme « territorialisées » (10), ce qui concrètement a recouvert un subtil mélange de social-colbertisme (11) et de prise en compte des spécificités régionales et départementales – les préfets étaient à l’œuvre – s’appuyant sur de savantes clés de répartition des crédits affectés aux mesures. Mais, bien avant 1998, le local fût conçu comme indissociable d’une action publique centralisée de plus en plus mal accepté par les citoyens, en particulier sous la pression de l’expression revendicative des identités régionales (Bretagne, Occitanie…) et d’un « droit du sol » de ceux qui y habitaient (Larzac…). Sans doute un exemple archétypal de cette évolution de la politique centralisée vers le projet territorial fût, parmi les trois politiques publiques transversales du gouvernement Mauroy, celle des missions locales imaginées en 1982 à la suite du rapport de Bertrand Schwartz de 1981 (12). En effet, ces nouvelles structures hybrides – créées par ordonnance, financées pour moitié par l’Etat et sous forme associative avec une présidence réservée au maire – furent et sont toujours « locales », c’est-à-dire correspondant à un territoire sérié, généralement le bassin d’emploi, avec un concept central, « l’approche globale », c’est-à-dire l’insertion professionnelle et sociale.

Même provenant de l’administration centrale et sous la montée en puissance des pouvoirs locaux depuis les lois Deferre de décentralisation, la Loi d’Orientation pour l’Aménagement Durable des Territoires (LOADT) de 1999, etc. le territoire a ainsi progressivement évolué d’un terrain d’application à un espace de négociation. Ainsi, pour Corinne Hommage, « La prise en compte de la réalité des territoires dans leur diversité semble constituer désormais une composante obligatoire de l’action publique autour de la rencontre de trois exigences fortes : la proximité, l’équité, la qualité. » (Hommage, 2006). Nous pourrions ajouter une quatrième exigence forte, la confiance, c’est-à-dire certainement de la subjectivité - mais les relations humaines sont intrinsèquement subjectives - qui est injectée dans non pas la raison mais dans le rationalisme de politiques qui, parfois et même souvent, ne savent s’en tenir qu’au factuel… parce qu’elles sont incapables de penser la complexité. Ce n’est ni un poète, ni un utopiste mais c’est l’UIMM (Union des industries et métiers de la métallurgie) qui écrit : « Le Territoire apparaît comme un opérateur de confiance, comme un fournisseur de densité de relations, de facilitation des apprentissages, etc. Il devient attractif dès lors qu’il fournit gratuitement ses « externalités », ses ressources immatérielles, qui en font un environnement fertile. » (UIMM, 2011).


Pour comprendre la complémentarité des deux catégories de politiques, on peut retenir ce critère de la mission de service public qu’est l’équité, c’est-à-dire « plus pour ceux qui ont moins », voire le proudhonien « à chacun selon ses besoins ». Le problème de l’équité est qu’elle n’est applicable qu’à la condition d’être corrélée avec l’égalité, critère d’une politique territorialisée, et même d’intervenir en second rang après cette égalité. L’équité vient combler les écarts de départ, évite la reproduction des injustices voire leur amplification comme cela serait le cas, par exemple, si les quartiers de relégation sociale ne bénéficiaient pas de politiques équitables avec des ZEP, des ZUS, des CUCS, etc. Mais ne concevoir des politiques locales qu’à partir de l’équité produirait à terme une telle hétérogénéité qu’éclaterait la cohésion des niveaux supérieurs – départementaux, régionaux, nationaux – puisque le principe d’égalité ne ferait plus ciment.


Des risques existent déjà : si l’on prend l’exemple des missions locales, on remarque que leur financement par les collectivités territoriales, communes et EPCI, varient de 1 à 45 soit de 0,10 euro par habitant et par an à 4,50 euros. S’ajoutent à ces subventions très variables le fait qu’ici le département finance ses missions locales et là non. Si, comme cela faillit être le cas en 2004, l’Etat se retirait du financement des missions locales, on constaterait immédiatement des inégalités majeures entre structures qui aboutiraient à l’éclatement et à la disparition du réseau. Ce risque n’est pas un fantasme mais une hypothèse : comme avec le contrat d’autonomie mis aux enchères des « OPP » (opérateurs privés de placement), ce n’est pas l’article 13 de la loi de cohésion sociale - créant le droit à l’accompagnement et en confiant sa mise en œuvre aux missions locales – qui suffirait à faire obstacle à la procédure de l’appel d’offres aux dépens du financement structurel et conventionnel.


Maintenir les avantages des deux types de politiques – égalité et équité, cohésions locale et nationale, prévisibilité et incertitude, démocraties représentative et participative, local et global… - n’est pas sans risque car certains pourraient être tentés de toiletter le centralisme d’un peu de territoire : des Jacobins avec un cache-sexe de Girondins. Ainsi à l’aménagement du territoire a succédé le développement local, ce qui, on le comprend, modifie la perspective et substitue à la décision administrative généralement fondée sur la reproduction le changement, lui basé sur la distinction. Mais si « l’échelon local apparaît apte à créer des représentations, des règles, un système d’actions {…} cette gestion s’inscrit dans l’héritage d’une culture politico-administrative » bien ancrée. De la sorte, nombre de politiques dites territoriales ne sont en fait que des réaménagements de politiques territorialisées, des accommodations à la marge sur la base d’éléments de «contexte ». Or, comme l’exprime Jean Ollivro, « l’économie du futur invitera au développement par les territoires et non dans ces derniers. » (Ollivro, 2011).


L’insertion territorialisée et territoriale.


Ce plaidoyer pour un développement « exo-endogène », c’est-à-dire territorialisé et territorial, un territoire mobilisant ses ressources et ouvert sur le monde, concevant ses solutions mais inscrit dans un plus large pacte républicain, promouvant son espace tout en étant solidaire des autres territoires (13), nous permet de conclure cette contribution en la centrant sur l’insertion.

 

Si l’on considère, pour aller vite, que les politiques d’insertion visent à doter les personnes de capitaux nécessaires pour, sinon réussir sa vie, du moins s’en sortir – car rares sont désormais les projets d’insertion qui évoquent l’épanouissement personnel et l’émancipation collective -, on peut essayer de caractériser ces capitaux (Labbé, 2005, 2007).

- Il y a du capital culturel au sens de la formation, de la qualification mais également de la connaissance générale qui permet de décrypter la complexité de l’environnement et de s’y mouvoir.

- Il y a du capital économique au sens le plus trivial de disposer de ressources financières permettant de consommer, sachant qu’aujourd’hui ne pas consommer c’est, plus sûrement que de ne pas travailler, s’exclure et être exclu de la communauté humaine.

- Il y a du capital social, c’est-à-dire des liens dits « faibles » qu’il s’agit de multiplier car ils représentent autant d’opportunités d’accéder à l’emploi, de progresser, de s’ouvrir à d’autres mondes que celui, déjà connu, des liens dits « forts » de la famille et du premier cercle.

- Il y a du capital symbolique correspondant à l’estime de soi, généralement dégradée par l’épreuve du chômage.

A ces quatre capitaux qui constituent le noyau dur du travail d’insertion – former, aider, relier et réconforter – s’ajoute désormais, comme on l’a dit, le capital de mobilité – favoriser les déplacements -, ceci étant devenu une nécessité dans « un monde connexionniste » dont Luc Boltanski et Eve Chiapello nous rappellent que « la mobilité, la capacité à se déplacer de façon autonome, non seulement dans l’espace géographique mais aussi entre les personnes ou encore dans des espaces mentaux, entre des idées, est une qualité essentielle des grands, en sorte que les petits s’y trouvent caractérisés d’abord par leur fixité (leur rigidité). {…} Les grands ne tiennent pas en place. Les petits restent sur place. C’est en se déplaçant que les grands créent de nouveaux liens. C’est en demeurant sur place que les petits perdent ceux de leurs liens qui sont, potentiellement, les plus profitables. » (Boltanski, Chiapello, 1999).


« Le travail sur autrui », pour reprendre l’expression de François Dubet (Dubet, 2002), devient nécessairement dans une politique territoriale, dont le paradigme substitue à la décision unilatérale la coopération, un travail avec autrui, individualisé car c’est le Sujet par définition singulier qui est en jeu, groupal car l’Acteur est nécessairement collectif et territorial puisque le Sujet et l’Acteur vivent et agissent quelque part, construisent et modifient leur espace. Le territoire apparaît comme le lien préhensible entre l’individu et la société, le méso qui permet de relier micro et macro… de la même façon que la fraternité relie (et même réconcilie)(14) dans un triptyque la liberté et l’égalité. Le travail d’insertion et/ou d’inclusion, s’inscrivant dans une conception holistique, systémique, globale, puisque pas un seul professionnel n’est en mesure de répondre à la multidimensionnalité des besoins, appelle le partenariat que la proximité mais également la confiance et l’expérience permettent. Le territoire, outil ou médium permettant l’interconnaissance, devient également une finalité : sa cohésion et son dynamisme déterminent la qualité de l’insertion qui, elle-même, détermine la cohésion et le dynamisme du territoire. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien si les missions locales, qui sont un excellent et ancien – 1982 - exemple de politiques territoriale et territorialisée mixées, à côté de leur mission d’insertion professionnelle et sociale doivent, selon la Charte de 1990 et d’autres textes ultérieurs (des « protocoles »), remplir des missions d’animation du réseau partenarial et de contribution au développement économique (avec leur inscription dans des Schémas régionaux de développement économique)


Promouvoir l’indiscipline.


Le territoire est donc à la fois un facteur majeur de changement pour la nouvelle société à venir vis-à-vis de laquelle, il faut l’avouer, on ne dispose d’aucune certitude quant à sa future configuration… sinon que la métamorphose est en route. On sait qu’il réhabilite la confiance et la subjectivité, la coopération et le sentiment d’appartenance, la capacité de mieux travailler tout en s’appuyant sur une sociabilité, bref tout un humain trop longtemps négligé au profit d’une pensée sectorielle, unidimensionnelle, élitiste, désincarnée. « On s’est fondé sur le quantitatif en oubliant le qualitatif. Les économistes ont le regard fixé sur les seuls résultats chiffrés et ignorent les réalités humaines, faites de sensibilité, de haine, d’amour, de passions. » (Morin, Viveret, 2010) … mais l’homme unidimensionnel de Marcuse est arrivé au bout de ses possibilités.


S’il est commun de dire « Agir local, penser global », pour autant l’action locale n’exonère pas le territoire de contribuer à ce que le global soit également l’espace de l’action car, on l’a vu, l’un et l’autre vont de pair… au même titre d’ailleurs que le local peut et doit penser. Le schéma ne peut être celui du local avec un commissaire infra-rouge extraverti aux manches retroussées aux mains dans la glaise et du global avec un yogi ultra-violet introverti aux mains propres… (Koestler, 1969).


La vigilance que l’on peut, sinon doit, exercer porte prioritairement sur le risque d’un territoire qui ne serait que coquille, d’un espace de rétraction et de non-altérité, d’un territoire en concurrence contre tous les autres territoires… risque d’autant plus important que tant l’idéologie dominante que l’infléchissement des moyens économiques – parfois dramatique pour certaines collectivités – renforcent la course en avant, donc seul, pour s’en sortir. Tout ceci accentué par une idéologie substituant à l’efficacité la performance (Labbé, 2012). Les moyens accordés au social doivent être renforcés par le local pour au moins deux raisons : ceux du national (et de l’Europe) sont d’une part insuffisants (que l’on songe à la stagnation depuis plusieurs années de l’aide accordée aux entreprises d’insertion pour l’accompagnement et la compensation d’une moindre productivité) et, d’autre part, resserrés de plus en plus sur l’unidimensionnalité de l’emploi ; seconde raison, il ne s’agit pas d’aider le social pour le social mais, bien plus fondamentalement, pour rétablir une juste hiérarchie puisque le social c’est, bien sûr, l’humain.


Restent l’imagination, les territoires intelligents branchés sur le tumulte du monde et organisant sur place les conditions de l’innovation : face aux immenses défis désormais visibles, 90% des réponses sont aujourd’hui inconnues parce qu’inexistantes ; c’est donc moins sur celles-ci qu’il faut se focaliser mais sur ce qui permettra de les concevoir : des rencontres, de la communication, du laboratoire social, citoyen et économique, de l’innovation, de l’interdisciplinarité et même de la transdisciplinarité… donc de l’indisciplinarité.


A l’invitation d’Edgar Morin pour « Une pensée capable de ne pas être enfermée dans le local et le particulier mais de concevoir les ensembles serait apte à favoriser le sens de la responsabilité et celui de la citoyenneté. » (Morin, 1999), apportons quelques ajustements : « Une pensée capable de ne pas être enfermée dans le local » mais ancrée dans le continuum « passé – présent – futur » du local, « et dans le particulier » tout en étant imprégnée de l’éthique d’altérité, « serait apte à favoriser le sens de la responsabilité et celui de la citoyenneté. »

 

---------------------------------

(10) Dans son analyse de la politique de la ville, Renaud Epstein propose trois modèles successifs de gouvernement : une politique centralisée et « un gouvernement des territoires » mobilisant planification et technologies de normalisation ; puis, cette politique donnant des signes d’essoufflement au début des années soixante-dix, « un modèle de gouvernement négocié appuyé sur le projet territorial et le contrat global » ; enfin, depuis les années 2000 et avec la création des zones sensibles urbaines (ZUS), « un gouvernement à distance, appuyé sur des procédures renouvelées qui transposent dans la sphère publique des techniques issues de la gestion privée. » Renaud Epstein, « Gouverner à distance. Quand l’Etat se retire des territoires », Esprit n° 11, 2005.

(11) En 1988, Jean-Baptiste de Foucauld annonçait un nouveau « modèle gaulois » succédant au social-colbertisme, celui-ci correspondant à l’Etat providence ou social, « modèle dynamique, mais grossier et fragile, et souffrant d’un déficit culturel redoutable : le décalage par rapport au réel et la crainte de l’autre. » (La fin du social-colbertisme, Belfond, 1988).

(12) Chronologiquement, la politique d’insertion des jeunes avec le rapport de Bertrand Schwartz, L’insertion professionnelle et sociale des jeunes (La documentation Française, 1981), le rapport de Gilbert Bonnemaison, Face à la délinquance (La documentation Française, 1982) et le rapport d’Hubert Dubedout, Ensemble, refaire la ville (La documentation Française, 1983).

(13) Ceci impliquant, évidemment, un changement paradigmatique, une autre façon d’envisager l’avenir, c’est-à-dire en termes de développement et non de croissance, de distribution et non de captation des richesses, de « concourrence » et non de concurrence, de réciprocité et non d’inégalité, de savoir partagé et non distribué, etc.

(14) Dans la mesure où, traditionnellement, les libéraux s’octroient la liberté et la Gauche l’égalité alors que l’une et l’autre sont nécessaires à Droite comme à Gauche.

 

Retrouvez l'intégralité de cet article, ICI

Commenter cet article