Mission. Insertion (Philippe Labbe Weblog. II)

Les territoires de l’insertion. Descartes avec Pascal. (Philippe LABBE - Université de Haute-Bretagne, 2 février 2012(1)). 1/3

20 Février 2012, 09:26am

Publié par mission

« Tout commence par une déviance qui, dans certaines conditions favorables, devient une tendance. » (Cyrulnik B., Morin E., 2010)

Cette contribution invite à regarder l’insertion selon la perspective du territoire, celui-ci étant conçu tel un champ, c’est-à-dire un lieu de compétition structuré autour d’enjeux spécifiques, où s’exerce une dialectique entre des dynamiques opposées et même conflictuelles : les politiques « territorialisées » et les politiques « territoriales ». Généralement opposées avec la dualité « programme – projet », parfois avec celle du quantitatif et du qualitatif, notre proposition est cependant de considérer ces deux perspectives plutôt comme complémentaires qu’antagonistes : si, comme nous le verrons, l’égalité appartient aux politiques territorialisées et l’équité aux politiques territoriales, l’égalité sans l’équité devient égalitarisme et, reproduction aidant, accentue les inégalités alors que l’équité sans l’égalité rompt le contrat social à la base du pacte républicain à partir duquel se conçoivent des politiques sociales dont, spécifiquement, d’insertion.

La dialogique « territorialisée – territoriale ».

« Cet « espace » d'un non-lieu mouvant a la subtilité d'un monde cybernétique. Il constitue probablement (mais cette référence est plus indicatrice qu'éclairante, renvoyant à ce que nous ne savons pas) le modèle de l'art de faire, ou de cette mètis qui, en saisissant des occasions, ne cesse de restaurer dans les lieux où les pouvoirs se distribuent l'insolite pertinence du temps. » Michel de Certeau (1990)

Le territoire est une notion floue, mouvante, et, dès lors qu’on la corrèle à celle d’insertion, également peu stabilisée, on évolue plus sur les dunes de la Bigoudenie que l’on arpente le granit celtique des Monts d’Arrée. Bref, on y patine plus qu’on y progresse.
Le territoire peut être regardé de multiples façons, ses déclinaisons sont presqu’à l’infini (2) et son périmètre, selon celui qui en parle,  varie d’une région pour un élu régional ou un militant régionaliste à un bassin d’emploi pour qui s’intéresse au marché du travail jusqu’à une cage d’escalier pour une bande de jeunes qui « tient le mur ».
Il est un lieu avec des fonctionnalités, des superstructures et des infrastructures, des routes pour se déplacer, des zones industrielles ou d’activité pour produire, des logements pour habiter, des commerces pour consommer, des cafés pour échanger, des écoles pour apprendre, etc. On pourrait dérouler jusqu’à plus soif ces fonctionnalités… y compris en ne considérant, par exemple, qu’une cage d’escalier : les boîtes aux lettres sont autant des réceptacles d’humides lettres d’amour ou de sèches sommations d’huissier que des caches à shit, le recoin de l’escalier descendant à la cave est l’abri des caresses adolescentes furtives, le hall est un champ de bataille conquis qu’il faut occuper, etc. (3)
Mais, bien plus qu’un lieu, le territoire est un espace au sujet duquel Michel de Certeau disait qu’il est un lieu habité par les hommes. Pédagogie du genre aidant, on dirait aujourd’hui « par les personnes ». L’espace est un lieu habité, traversé également, et cette habitation longue ou éphémère renvoie à des logiques : celle du besoin, souvent déterminée par le marché du travail, celle du désir et celle de la nostalgie d’être (4).
A ce moment, on n’est plus dans la « simple » fonctionnalité – même si elle peut être compliquée de sa conception à sa gestion – mais dans une dimension structurante des identités et des stratégies d’acteurs.
Autrement dit, les effets des fonctionnalités dépassent celles explicitées parce que celles-ci interagissent avec l’humain, donc avec la subjectivité et l’aléatoire : une route n’est pas qu’un ruban d’asphalte ; elle sera l’expression d’une errance sans fin pour celui-ci, le chemin à parcourir pour rentrer dans la coquille familiale pour celui-là, l’évocation d’une exposition dangereuse pour le cinéphile hitchcokien qui se remémore La mort aux trousses avec cette ligne droite où l’avion sulfateur va mitrailler Thornhill… Sur le lieu s’exercent l’imagination et l’imaginaire qui le transmutent en espace : chaque quartier recèle autant de secrets que la forêt de Brocéliande.

S’agissant des politiques publiques de l’emploi et de la formation, pourtant très friandes de « GPEC » (gestion prévisionnelle des emplois et des compétences), on sait bien, par exemple, que « les caractéristiques de l’offre de formation ont une influence indéniable sur les parcours scolaires des jeunes, et donc sur les niveaux et les spécialités de formation qu’ils vont pouvoir valoriser au moment d’entrer sur le marché du travail. » (Hillau B., Simon G., 2010). Autrement dit, l’offre crée le besoin comme la fonction crée l’organe. Une école dans un quartier « GPV » (Grand Projet de Ville) à Nantes : le nouveau principal promeut les sorties scolaires qui, durant des années et jusque là, n’existaient pas ; il a suffi d’une seule année pour que cette nouvelle offre devienne une nécessité. Dès lors que l’offre est jugée pertinente, elle migre sur le pôle des besoins… ce qui relativise les projets qui ne se fondent que sur des « diagnostics territoriaux » recensant les besoins, c’est-à-dire les mettant en amont de toute politique… car ceux-ci peuvent ne pas exister par ignorance. Le territoire est un espace d’existence, d’émergence et aussi d’absence et d’attente de besoins.

Pour construire une offre de formation, d’insertion ou d’inclusion, il faut de la sorte combiner l’expression des usagers, l’expertise des professionnels  et l’arbitrage des élus. C’est de la convergence de ces trois catégories d’acteurs que l’on peut  imaginer ce qui serait le plus adapté au territoire, compris comme espace… par définition toujours singulier, c’est d’ailleurs l’avertissement que vous adressent systématiquement tous vos interlocuteurs lorsque vous mettez le pied dans un nouvel endroit : « Vous savez, ici, c’est particulier. »
Les slogans déclinant tous les publics et y ajoutant « au centre » - ce qui donne « l’élèvocentre », « le jeunocentre », « l’usagerocentre », « le patientocentre »… - sont triplement imbéciles : parce que ce sont des slogans ; parce que cette « logique » anthropocentrée où tout le monde est au centre donc personne en périphérie invalide la place-même du centre qui ne peut exister qu’à partir d’une périphérie (5) ; enfin parce que, au centre, il ne s’agit pas de remplacer la subjectivité du professionnel par celle du jeune, de l’usager, etc. mais par l’interaction entre les publics, les élus et les professionnels. « L’habitantocentre » (variante parfois, « au cœur »), n’exprime rien de l’originalité intrinsèque de tout territoire. Or tout territoire est singulier parce que ceux qui en font un espace le considèrent comme tel.

Si la fonction crée l’organe, l’inverse est vrai : son absence crée la frustration ou la castration. Ainsi, par exemple, a) des sections d’enseignement professionnel de métiers industriels sont supprimées dans l’Académie de Rennes b) de fait, les jeunes ne peuvent y être orientés c) l’éditorial de Fusion de janvier 2012, revue de l’UIMM Bretagne,  titre « Recherche des salariés désespérément ! » c) on recense aujourd’hui 1 357 demandeurs d’emploi dans cette filière sur le seul bassin d’emploi rennais. Le territoire, souvent considéré implicitement comme un lieu de cohérence, est également un révélateur d’incohérence.

Autre focale, la mobilité. Chacun convient aujourd’hui que, pour s’insérer professionnellement et pour s’adapter aux « besoins de flexibilité de l’appareil productif » (expression récurrente de la nov-langue des RH et de la politique de l’emploi), il faut être mobile. Il est d’ailleurs tout-à-fait symptomatique que, dans le cadre de son travail de prospective Territoires 2040, la DATAR organise des « ateliers territoriaux » dont l’un s’appelle « La qualité de vie des territoires de la société mobile » (DATAR, 2011)… Cette mobilité est favorisée par les infrastructures routières et les transports. Du « hard ».

Pour autant, cela ne suffit pas car rien n’est plus subjectif que la mobilité ! Sans même entrer dans les aussi justes que communes distinctions entre mobilités psychique et physique, observons que, pour un même employeur, la mobilité sera louée si elle lui permet de faire circuler ses produits, si l’attractivité territoriale lui offre une riche zone de chalandise ou si l’infrastructure de formation lui garantit une main d’œuvre de qualité proche donc a priori plus fiable pour sa ponctualité ; elle sera maudite si elle correspond à la possibilité pour ses « bons » employés de le quitter pour trouver mieux à côté. Les entreprises des secteurs dits « en tension » connaissent bien cette infidélité des salariés dont, par exemple, les intérimaires hyper-spécialisés chasseurs de prime, vs. « armée de réserve » en quelque sorte. Traiter de la mobilité comme l’alpha et l’oméga des conditions de l’employabilité est une erreur car, sauf nomades (instabilité), errants (hyper-mobilité) et enkystés (hyper-immobilité), on est mobile pour gagner en stabilité : la plupart des gens qui sont exposés, vulnérables, coincés dans des statuts précaires, sont prêts à se déplacer à condition d’accéder à un statut protégé ; quitter un CDD ici où l’on vit pour un autre CDD là-bas que l’on ne connaît pas serait faire preuve de légèreté sinon d’inconscience car, à statut professionnel égal, il vaut mieux pouvoir compter sur les solidarités naturelles, même faibles, du local plutôt que de parier sur l’inconnu : « Un tien vaut mieux que deux tu l’auras », énonce un dicton populaire. Autrement dit, le couple vertueux s’organise sur l’interaction « mobilité – stabilité » car personne ne souhaite s’épuiser à être mobile sur la piste de danse de On achève bien les chevaux. Ainsi, même dynamique, le territoire est pour ses habitants un espace de stabilité et, en ce sens, il est un heureux contrepoint à l’obligation, souvent l’injonction, de mobilité… dont on rappellera qu’elle ne fut pas toujours tenue : il fût un temps où l’objectif était de fixer le prolétariat et où la mobilité était combattue.

Le lieu devenant espace correspond au passage de la complication à la complexité, c’est-à-dire du raisonnement « A + B qui donne C » au « A + B qui produit C’ ». Ceci peut sembler bien éloigné de notre sujet… et pourtant là est le point de départ et, probablement, le facteur explicatif. Retenons à ce stade que dans l’équation de la complexité, deux termes appartiennent à l’équation de la complication, A et B, ceci esquissant que, si les modèles s’opposent, ils sont pourtant indissociables, ils ont le même ADN, comme le papillon dans la métaphore morinienne de la métamorphose. On y reviendra.

La complication appartient à Descartes et la complexité à Pascal (6), deux philosophes qui furent contemporains … le Pascal des Pensées contre le Descartes du Discours de la Méthode dont le second précepte est « diviser chacune des difficultés que j’examinais en autant de parcelles qu’il se pourrait et qu’il serait requis pour les mieux résoudre. » A ce précepte de séparabilité, Pascal s’oppose en écrivant : « Toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens pour impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties. » Il y a cinq siècles, Pascal avait l’intuition des enseignements des théoriciens de la communication et de la cybernétique, de l’Ecole de Palo Alto, du feed-back et du contre feed-back, de la récursivité, du principe hologrammatique, etc.

(A suivre...)

 

 

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(1) Communication au colloque « Penser l’incertain : agir du local au global », Centre interdisciplinaire d’analyse des processus humains et sociaux - CIAPHS EA 2241 - (en partenariat avec l’Association internationale de sociologie de langue française - AISLF -  Centre de recherche 20), Université de Rennes 2, 2-3 février 2012. Ce texte a été corrigé par l’auteur après une autre communication « Jeunes : avec moins d’opportunités ? Altérité, interculturalité… transculturalité », postérieure et datée du 22 février 2012. Quelques paragraphes (mobilité, l’insertion en tant que transfert de capitaux…) sont sensiblement les mêmes.

(2) « Mais surtout, les expressions liées au territoire se diversifient et sont plus spécifiques. Au-delà des formules classiques comme « territoire communal », il devient fréquent de faire référence aux « territoires de la carte scolaire », aux « territoires de la santé », aux « territoires de compétitivité », ou encore aux « territoires de non-droit » pour désigner les banlieues des grandes agglomérations. De fait, tout le monde parle du territoire. Le territoire envahit tout. » Jean-Marc Fournier, « Géographie sociale et territoires De la confusion sémantique à l’utilité sociale? », CRÉSO – Université de Caen, UMR 6590 CNRS, ESO n° 26, septembre 2007.

(3) Dans la tradition des études sociologiques sur la jeunesse, le cas idéaltypique de détournement est celui des jeunes qui occupent les abri-bus alors que le centre socioculturel est déserté.

(4) Yves Chalas, « Les logiques de l’habiter : besoin, désir et nostalgie d’être », Urbanité et citoyenneté, L’Harmattan, « Espaces et société » n° 68, 1-1992.

(5) Moins géographiquement, cet anthropocentrisme renvoie à une question grave et même centrale du « vivre ensemble », le déficit – certains diraient l’effondrement – de l’altérité. S’inspirant de Paul Ricoeur, un autre texte, précisément sur l’altérité, propose l’hypothèse d’un cinquième stade de la tolérance : l’indifférence.

(6) S’agissant de territoire, par exemple, le travail de l’aménageur consiste à tracer une voie, celle qui paraîtra la plus rationnelle pour aller d’un point « A » à un point « B » : on est ici dans une logique de la complication concernant un lieu. Les usagers de ce lieu, en l’occurrence les déplacements entre « A » et « B » ne tiendront pas nécessairement compte du tracé, les individus créant de nouveaux chemins, progressivement, à force de fouler le sol, sur la base de multiples variables : on est là dans une logique multidimensionnelle de la complexité concernant un espace. La meilleure solution n’est pas nécessairement la plus rationnelle mais la plus partagée… Danielle Messia chante « On prend tous la ligne droite / C’est plus court, oh oui c’est plus court /On voit pas qu’elle est étroite / Qu’il n’y a plus de place pour l’amour »  (« De la main gauche » link )

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Michel ABHERVE 20/02/2012 20:15

Philippe
Il ne faut limiter les Monts d'Arrée au granit (il y a ne certes du côté de Huelgoat, Berrien, Plouyé), mais il ya aussi et je crois surtout du schiste
Car pour moi, le schiste, avec ses reflets mordorés, est symbolique des Monts d'Arrée