Mission. Insertion (Philippe Labbe Weblog. II)

Prolégomènes de l’engagement (Philippe LABBE, octobre 2012)

26 Janvier 2013, 07:26am

Publié par mission

Deux hypothèses sous-tendent cette contribution mise au débat.

- Tout d’abord, l’engagement est au cœur d’un paradoxe. D’un côté, l’engagement est mis à mal sous l’effet de l’individualisme massif qui marque la modernité, qui plus est accentué par la rétraction sinon le sauve-qui-peut que provoque la crise ; d’un autre côté, l’engagement est une nécessité incorporée et, pourrait-on dire, d’autant plus impérative que, précisément, il s’étiole : l’homme, animal social, ne parvient pas à se satisfaire du retrait.

- Seconde idée, issue de quarante années de fréquentation des travailleurs et intervenants sociaux. Même si les conditions d’arrivée dans les métiers du social se sont modifiées, singulièrement en n’accordant plus de place aux acteurs dotés d’engagements associatifs, syndicalistes et politiques et en privilégiant ceux aux cursus académiques, si l’on peut entrer dans le social par hasard, on n’y reste pas sans une sorte d’intériorisation d’une vocation laïque : lorsqu’on interroge les travailleurs sociaux sur leurs motivations, pourquoi font-ils ce métier, c’est la notion d’ « utilité sociale » qui est évoquée. Le ressort d’être utile socialement est très proche de l’engagement : si l’on aspire à l’utilité sociale – aider, rendre service, etc. – on ne peut limiter son action au strict conventionnel, on y mobilise sa personne, raison et affects.

 

Nota bene. Les « travailleurs sociaux » sont compris ici comme les professionnels traditionnels du secteur social : assistants sociaux, éducateurs spécialisés, conseillères en économie sociale et familiale, animateurs socioculturels. Les « intervenants sociaux » recouvrent tous les professionnels des nouveaux métiers, en particulier ceux qui sont apparus à partir des années quatre-vingt : médiateurs, agents de développement, conseillers en insertion…

 

On peut s’entendre, à ce stade, sur le fait que l'engagement social est un lien durable qui existe entre l'individu et ses actes. L'individu accomplit un acte et, lorsque cet individu est engagé, cela signifie qu'il s'assimile à cet acte, qu'il le fait sien. L’engagement est donc le lien de cohérence entre le logos et la praxis, entre des convictions de différents ordres et des réalisations.

 

 

S’engager n’est pas sans risque.

 

Il existe deux risques majeurs dans l’engagement, eux-mêmes inconvénients de deux postures, la distinction et l’enfermement.

 

La distinction est une des deux grandes polarités à partir desquelles chaque individu oscille selon les situations. D’un côté, la reproduction qui consiste à reproduire ce que le groupe d’appartenance (stable ou occasionnel) fait, dit, propose ; d’un autre côté, la distinction qui, à l’inverse, singularise la personne qui agit, dit et propose de façon différente que la norme dominante. A chacune de ces postures correspondent des avantages et des inconvénients.

 

L’avantage de la distinction est de surexposer le Sujet qui, par définition, est singulier. Quel que soit le sentiment d’appartenance à un collectif, à un groupe, à une culture, chacun se vit comme un peu exceptionnel (y compris par sa médiocrité si l’image de soi est dégradée)... quitte à ce que le plus

souvent cette exceptionnalité ne soit pas perçue par les autres. Autrement dit, la distinction valorise l’ego. Mais son revers de médaille est que le sujet en distinction s’échappe en quelque sorte du groupe et, se faisant, s’isole. Identifié comme seul, il devient vulnérable. Si n personnes sauf une sont parfaitement alignées sur une ligne et qu’une claque part, celle-ci a « plus de chances » d’atteindre la personne qui dépasse. L’inconvénient de la distinction est sa visibilité qui produit le risque et qui contraint le Sujet à une situation de perpétuelle tension.

 

A l’inverse, la reproduction offre l’avantage de l’appartenance et recouvre la Personne. La Personne est par définition collective car, si elle ne l’était pas, elle (ne) serait (que) la négation du Sujet : « il n’y a personne ». On est une Personne avec les autres sinon on n’est personne. La Personne est donc intégrée, inscrite dans une communauté humaine, participant plus ou moins d’un projet collectif, sinon universel. Toutes choses qui contribuent à un confort : on n’est pas seul et « le vide de ces espaces infinis » qui effrayait tant Pascal est fort opportunément occupé dans l’espace par la présence des autres et dans le temps par le lien avec une généalogie humaine. Ici également un revers de médaille mais exactement antithétique de l’avantage de la distinction : le singulier se dissout dans le général, l’exceptionnalité s’évapore, l’ego est introuvable sous la couette, pour paraphraser Nietzsche le sujet est contraint « de mentir avec le troupeau dans un style obligatoire pour tous »[1]. Ce qui constitue un inconvénient majeur et même rédhibitoire, tout juste tolérable un moment, dans une modernité dont la caractéristique majeure depuis plus d’un siècle est précisément l’individualisme entendu comme survalorisation de l’individu. Une grande et profonde mutation de la modernité est l’inversion du rapport de subordination entre l’individu et le collectif : dans les communautés, le groupe subordonnait l’individu (ce qui justifiait, par exemple, que l’on mourût pour la patrie) ; dans les collectivités, le groupe est toléré à condition qu’il n’obère pas l’accomplissement de l’individu. Un conducteur qui, toutes fenêtres ouvertes, impose par son tuning ses choix musicaux aux passants est l’archétype du Sujet métastasé et pré-copernicien qui s’assoit sur le collectif. Si vous le lui reprochez, vous obtiendrez en réponse un doigt d’honneur… oh combien expressif d’une érection de l’égo !

 

L’enfermement est le second risque de l’engagement. En psychosociologie, on parle de l'escalade d'engagement qui est le fait que les gens ont tendance à s'accrocher à une décision même si elle n'est pas bonne. Ils ont pris une décision et ont posé un acte ; ils ont une deuxième décision à prendre et ils continuent. Progressivement, ils deviennent prisonniers de la première décision qui a été prise. On connaît les affres d’une personne qui, mentant une fois, se trouve prise dans logique qui l’enferme dans une succession de mensonges dont l’objectif initial de valorisation disparaît au profit de la nécessité de ne pas perdre la face. Qui plus est, le menteur une fois démasqué est soupçonné de toujours mentir. Comme l’écrit Peter May dans – splendide roman policier - L’ile des chasseurs d’oiseaux[2] : « Le problème, lorsque l’on dit des mensonges plausibles et qu’on se fait prendre, c’est qu’ensuite plus personne ne vous croit, même si vous dites la vérité. » C’est l’histoire du garçon qui crie « Au loup ! Au loup ! »… [...]




[1]   Friedrich Nietzsche, Vérité et mensonge au sens extra-moral, 1997, Acte Sud.

[2]   Peter May, L’Ile des chasseurs d’oiseaux (traduit de l’anglais par Jean-René Dastugue), 2009, Arles, Actes Sud, collection « Babel noir »

 

 

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