Mission. Insertion (Philippe Labbe Weblog. II)

Raccrocher les décrocheurs. Mais à quoi ? (Philippe LABBE, janvier 2012). 2/2

7 Mars 2012, 18:06pm

Publié par mission

Concluons.


Au titre de l’ANI, l’insertion professionnelle est l’objectif confié aux missions locales dans leur prise en charge des « décrocheurs ». Ces structures ne créant pas d’emplois, leur rôle est selon un principe d’équité de modifier l’ordre dans la file d’attente… interminable pour les jeunes non diplômés et non qualifiés. Pour une autre catégorie de jeunes, l’hypothèse d’une rescolarisation est envisagée mais se révèle loin d’être simple, ne serait-ce qu’au regard des parcours scolaires chaotiques et souvent traumatisants, de déterminants culturels et sociologiques, enfin de la faillite du modèle méritocratique, c’est-à-dire la garantie très aléatoire d’un retour sur investissement de cette rescolarisation. Pour ces jeunes visant l’insertion professionnelle sans repasser par la case « école », la question est « se raccrocher à quoi ? » Sur la forme, c’est-à-dire la méthode, tout plaide pour que les « parties prenantes », en l’occurrence l’école et les missions locales, coopèrent. Sur le fond, c’est-à-dire la visée de l’intégration, qui repose sur l’autonomie sociale et l’indépendance économique, la circulaire DGEFP sur la mise en œuvre par les missions locales de l’accompagnement des décrocheurs est sans équivoque - « travail sur la globalité de la personne… accompagnement global et renforcé… »etc. - avec « l’objectif principal »d’insérer professionnellement les jeunes, l’entrée en formation qualifiante et le retour en formation initiale étant considérés comme des « sorties positives ». Mais le Graal de « l’accès à l’emploi durable » se heurte aux conditions objectives de l’accès au marché du travail qui sont désastreuses : précarité des offres, perspective contrariée de carrière, attractivité très médiocre des emplois, hyper-sélectivité… Faisant de nécessité vertu, les jeunes secondarisent le travail tout en démontrant, pour certains d’entre eux, une remarquable résilience.

 

Le « traitement » du décrochage, comme d’ailleurs celui de l’insertion des jeunes mis en difficulté, ne pourra être efficace qu’à la condition d’être systémique : par l’accompagnement des jeunes, par une vigilance sur l’emploi de qualité, par l’implication des entreprises auprès desquelles doit être entrepris un travail de responsabilisation sociétale, et même « une politique de civilisation » morinienne et non guainoïsée (21) , et par la transmission intergénérationnelle.


Jouer au foot.


Par l’accompagnement des jeunes et l’investissement dans le capital humain…Une des causes principales de l’entrée dans la désaffiliation est la déqualification, ou l’écart entre les compétences disponibles et exigées (22). Une réponse prioritaire est donc, de toute évidence, dans la formation… même si, comme on l’a vu, le niveau de formation et la qualification formelle ne sont pas un sésame pour l’accès immédiatà l’emploi. Compte-tenu de l’importance en France de la certification, en tout cas en début de carrière, les outils de la formation professionnelle tout au long de la vie doivent être systématiquement mobilisés, a fortioripour des jeunes peu ou pas qualifiés : bien souvent pour des postes n’exigeant pas une grande technicité, les employeurs évacuent rapidement les savoirs-faire techniques et instrumentaux – « Ca, il l’apprendra sur le tas, on saura lui dire » - mais exigent des savoirs-être – que le jeune soit fiable et ponctuel, qu’il sache travailler en équipe, qu’il prenne des initiatives… Un jeune qui joue au football est un indicateur de sa capacité à s’intégrer dans une équipe : il reste à formaliser cette transférabilité d’une sociabilité en compétence comportementale professionnelle.


Du métier au job.


Par une vigilance sur l’emploi de qualité… La logique de l’insertion semble relever du droit canonique : si l’emploi décroché est « durable » alors la mission est remplie. Sauf que… sauf que… en cours de route les acteurs de l’insertion paraissent avoir bu le calice sans en percevoir l’amertume. Formulé différemment, un certain nombre d’ambitions originellement présentes dans le projet d’insertion se sont évaporées jusqu’à ce que, désormais, on se contente du peu, c’est-à-dire de n’importe quel emploi. Et comme les jeunes sont peu ou pas qualifiés, ce sont les plus mauvais emplois auxquels on les destine : entre la satisfaction de l’indicateur « accès à l’emploi durable » qui clignote au vert sur le tableau de bord de la mission locale et la réalité des deux ou trois huit dans une entreprise agroalimentaire où l’on trucide quotidiennement – hallal ou pas - à la chaîne des milliers de volailles – avec l’odeur qui s’incruste dans la peau – il y a bien plus qu’un simple écart. Le travail un temps synonyme de profession et de bel ouvrage est devenu un emploi flirtant avec le job et les basses oeuvres. Hormis quelques exceptions et c’est heureux, quel professionnel de l’insertion aujourd’hui, pourrait reprendre à son compte cette affirmation comme résultat effectif de son travail : « En France, la fierté du travail bien fait occupe une place importante. Le métier n’est pas qu’une source de rémunération : il est partie prenante de l’épanouissement personnel, de l’intégration et du lien social. (23) » ?

 

Selon des chercheurs, « Le thème de la qualité de l’emploi fait l’objet d’un intérêt grandissant depuis la fin des années 1990, tant dans le champ académique que dans les débats de politique économique. (24) » Ne nous leurrons cependant pas : hormis certains cénacles, cette qualité de l’emploi ne participe pas d’une morale humaniste mais bien plus prosaïquement d’un souci de productivité tant il semble difficilement contestable de ne pas établir une corrélation entre la qualité de l’emploi et cette dernière : face aux limites de l’Organisation scientifique du travail, l’Ecole des relations humaines, il y a plusieurs décennies, l’avait déjà bien comprise. Ce lien entre qualité de l’emploi et productivité est d’ailleurs explicite dans la Stratégie européenne pour l’emploi(SEE) pour la période 2005-2008 qui recouvre, avec le plein emploi, l’inclusion sociale et la cohésion sociale, la qualité de l’emploi et la productivité. Cette stratégie parle de « travail décent ». La Stratégie Europe 2020(nouvelle appellation de la SEE) « vise à créer des emplois plus nombreux et de meilleure qualité dans toute l'Union européenne. », particulièrement en promouvant la « flexisécurité », donnant « aux travailleurs les qualifications requises pour les emplois d'aujourd'hui et de demain », en améliorant « la qualité des emplois » et en garantissant « de meilleures conditions de travail », en améliorant encore « les conditions favorisant la création d'emplois ». C’est peu de dire que nous paraissons bien loin de ces objectifs ! Comme il l’est dit et contre quoi manifestent des millions d’Espagnols : « On a la flexi mais pas la sécurité ! » Face à l’objectif éthique d’un emploi de qualité, soustraire « de qualité » revient à changer de l’or en plomb. Une alchimie originale.


Le pragmatisme de l’indissociabilité de l’économique et du social.


Par l’implication des entreprises…De façon très habituelle, on remarque que, dès lors qu’il s’agit de concevoir une politique territoriale d’insertion professionnelle, le tropisme culturel des acteurs est d’intervenir sur la demande d’emploi : on s’intéresse à « lever les freins à l’emploi » de l’usager, à régler les différents problèmes qui peuvent obérer son insertion, à « co-construire » son projet, etc. Beaucoup plus rarement l’intervention vise l’offre pour l’infléchir. Or le premier facteur d’exclusion ne réside pas dans l’usager mais est l’empêchement, c’est-à-dire l’hyper-sélectivité du marché du travail. Une approche systémique de l’insertion professionnelle nécessite de tenir les deux rênes de cette question sociale : d’un côté, former et accompagner les jeunes, de l’autre côté, civiliser les entreprises. La « RSE » (responsabilité sociétale de l’entreprise) a quitté le périmètre aussi humaniste que malheureusement confidentiel du Centre des Jeunes Dirigeants (CJD) (25). Elle est désormais intégrée dans le discours du patronat, CGPME et MEDEF (26). En se saisissant du thème de la RSE, les professionnels de l’insertion, outre qu’ils y découvriraient bien des convergences avec leur propre philosophie, établiraient non pas avec toutes mais avec des entreprises les conditions d’un dialogue… et basta si les motivations des chefs d’entreprise sont soupçonnables d’un social ou green washing (27) : l’essentiel, une fois accepté que l’économique sans le social est inhumaine et que le social sans l’économique est exsangue, est que les jeunes accèdent au travail et, si possible, au métier.

 

Par la transmission intergénérationnelle…Sans plaider pour un candidat, une proposition pour la présidentielle illustre particulièrement l’importance majeure d’assurer une transmission des savoirs entre séniors et jeunes : le « contrat de génération ». Tous ceux et celles qui s’intéressent à la GPEC (gestion prévisionnelle des emplois et des compétences) territoriale  savent bien que le départ massif des baby-boomersdevenus papy-crashersreprésente dans bien des endroits des risques majeurs, singulièrement dans les zones rurales où la fin d’une activité faute de repreneur accélère le dépérissement du territoire. Un président de mission locale des Pays de la Loire nous disait : « En tant que Président, je recommande aux jeunes de la mission locale de partir… mais, en tant que Maire, je sais que je vide ma commune de ses forces. » Outre cette situation des territoires d’excentricité géographique flirtant avec une excentricité sociale, la question de la transmission intergénérationnelle participe d’une logique de réhabilitation de savoirs pédagogiques qui nous viennent du passé et qui, pour autant, ne sont pas obsolescents. Ces savoirs et cette méthode sont ceux du compagnonnage. Il serait trop long ici d’établir le parallèle entre le compagnonnage et ce que l’on obtient dès lors qu’on objective les « bonnes pratiques » de l’alternance mais sachons que les convergences sont nombreuses, depuis cette proximité intergénérationnelle jusqu’au goût du bel ouvrage et même du chef d’oeuvre – le métier plutôt que l’emploi – en passant par le Tour de France, c’est-à-dire la mobilité qui, unanimement, est reconnue aujourd’hui comme une qualité point de passage obligé de l’employabilité.

Derrière tout cela, fondamentalement, il y a la question de l’altérité, c’est-à-dire de la reconnaissance de l’Autre comme Sujet singulier, différent de soi et (pourtant) de plein droit. L’Autre, c’est cette jeunesse. A connaître. A reconnaître.

 

Il est assez commun d’entendre dire que nous sommes sur le même bateau. Il reste à savoir si nous embarquons sur l’Arche de Noé, sur le Radeau de la Méduse ou sur le Titanic. Il faut choisir.

 

 

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(21) C’est-à-dire inspirée par Edgar Morin et Sami Naïr in Une politique de civilisation(Arléa, 1997) et non par Henri Guaino, plume du chef de l’Etat qui « emprunta » - sans citer ses sources – cette expression lors de ses vœux du 1erjanvier 2008. 

(22) Cette déqualification peut être incluse dans un des trois mécanismes d’entrée dans l’exclusion, « l’empêchement », tels que rapportés par Olivier Mazel dans L’exclusion. Le social à la dérive(Le Monde éditions, 1996), les deux autres étant « le basculement » et « la reproduction » : « L’empêchement affecte les jeunes – surtout âgés de moins de vingt-cinq ans – qui ont très peu de formation scolaire et professionnelle. Ceux-là sont « empêchés » d’accéder à un travail rémunéré stable… » p. 71). De notre côté, nous avons identifié cinq facteurs de risque : la déqualification, la reproduction ou le destin familial, l’accident de vie (du jeune ou parmi ses ascendants), la saturation (correspondant au basculement après une période d’invisibilité sociale durant laquelle le jeune « encaisse » les mauvais coups de la vie, enfin le chômage de rotation (succession de périodes d’activité et de chômage, les premières diminuant, les secondes durant de plus en plus).

(23) Henri Lachmann, Christian Larose, Muriel Penicaud, Bien-être et efficacité au travail, Rapport au Premier ministre, février 2010.

(24) Lucie Davoine, Christine Erhel, La qualité de l’emploi en Europe : une approche comparative et dynamique, Centre d’études de l’emploi, « Document de travail » n° 86, mai 2007.

(25) 3 500 adhérents en France.

(26) Pour la CGPME par exemple http://www.cgpme.fr/economies/voir/899/la-responsabilite-societale-des-entreprises-rse; pour le MEDEF, autre exemple, lire La place de l’homme dans l’entreprise, collection « Management », 2009, http://publications.medef.com/ebook/plaquette/PHE/show.html

(27) On risque sinon de ne jamais sortir d’une certaine injonction paradoxale. « Lorsque les entreprises respectent l’adage fameux de Milton Friedman« the business of business is business », c’est-à-dire l’entreprise doit avoir comme objectif la maximisation de la valeur créée pour les actionnaires, on les vilipende pour leur égoïsme acharné. Lorsqu’elles s’essaient à des initiatives plus sociales, la peur de l’instrumentalisation et du social washingdominent les esprits. « Damned if you do, damned if you don’t », comme disent les Anglo-Saxons... » Frédéric Dalsace, David Ménascé, Pierre Victoria, L’entreprise contre la pauvreté, Fondation Jean-Jaurès, « Les essais », 2011. Ajoutons à ceci que, s’il fallait soupçonner, il y aurait probablement toutes les raisons de le faire face à un chef d’entreprise niant tout intérêt, y compris économique, dans la RSE…

 

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Pioupiou44 - "« En France, la fierté du travail bien fait occupe une place importante. Le métier n’est pas qu’une source de rémunération : il est partie prenante de l’épanouissement personnel, de l’intégration et du lien social.»
Je pense que, malheureusement, même les conseillers pioupious ont aujourd'hui du mal à dire cela de leur boulot ... Je sens que beaucoup sont désabusés. Il est donc difficile de vendre du rêve : "un travail épanouissant" aux jeunes que nous recevons !"

 

 


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pioupiou44 08/03/2012 15:00

« En France, la fierté du travail bien fait occupe une place importante. Le métier n’est pas qu’une source de rémunération : il est partie prenante de l’épanouissement personnel, de l’intégration
et du lien social.»
Je pense que, malheureusement, même les conseillers pioupious ont aujourd'hui du mal à dire cela de leur boulot ... Je sens que beaucoup sont désabusés. Il est donc difficile de vendre du rêve :
"un travail épanouissant" aux jeunes que nous recevons !