Mission. Insertion (Philippe Labbe Weblog. II)

Trois réflexions… (Philippe LABBE, 26 septembre 2012)

27 Septembre 2012, 10:47am

Publié par mission

Bonjour à toutes et à tous.

 

Merci à Régis pour cette contribution. Trois réflexions… rapidement pour un texte qui en mériterait assurément bien plus. Mais à chaque jour suffit sa peine.

 

La première poursuit celle de l’article joint de votre serviteur, paru dans les ASH le 27 janvier de cette année, qui pose la question « épistémologique » de la pertinence de la notion de « performance ». A l’époque et parmi les retours à cet article, l’argument – il me semble – de Régis concernant la performance collective comme elle existe dans le champ sportif  m’était apparue recevable… en partie. En effet, si une performance collective peut être effective et s’apprécier à l’échelle d’un groupe (« Tous ensembles, tous ensembles, tous ! »), d’une équipe, je pense que le risque patent est qu’elle ne soit pas déclinée à cette échelle (ce qui reviendrait à ne mesurer que la performance de l’ensemble du réseau des missions locales) mais qu’elle soit concrètement mobilisée pour mesurer les résultats de chaque mission locale comparativement aux autres missions locales et aux autres structures d’insertion. A ce moment, on serait dans une contradiction intrinsèque avec l’idée même de réseau. On attend d’un réseau une logique de coopération et même d’émulation mais certainement pas une logique de performance de chaque entité composant le réseau. Coopération ou concurrence. D’un côté, des gagnants et subséquemment des perdants – l’un ne va pas sans l’autre – et, d’un autre côté, une dynamique vertueuse où les plus efficaces entrainent ceux qui le sont moins. Disjonction ou coopération. Or il faudrait être bien naïf pour croire qu’une fois acceptée la notion de performance celle-ci ne serve pas la logique de la C.P.O. qui, comme vous le savez, est contractualisée entre l’Etat et chaque mission locale. L’efficacité, comme critère évaluatif, me semble largement suffisante.

 

Deuxième réflexion… Bien entendu, je rejoins Régis dans son analyse de la toute relativité de la pertinence de l’indicateur d’accès à l’emploi dit « durable » qui me semble fort être déterminé par une lenteur du métabolisme social et institutionnel, celle de représentations datant d’une époque, bien ancienne, où le CDI était la règle et la carrière le destin plus que probable. La dernière livraison d’Alternatives économiques titrant «  Rigueur. L’overdose » (octobre 317, n° 317) pose un diagnostic sombre sur l’évolution du marché de l’emploi avec une destruction en 2013 de 213 000 emplois et un taux de chômage à 11% (prévision OFCE). Faut-il le rappeler, les missions locales ne créent pas d’emploi et se contentent de modifier au titre de l’équité les places dans la file d’attente ? Et, même avec cette ambition, il est plus que probable que les populations les plus impactées seront, comme toujours, les jeunes, les séniors et les femmes… l’origine « hors U.E. » ajoutant un risque aux risques (certaines, peut-on dire, semblent vraiment rechercher les ennuis en cumulant « jeune », « femme » et « hors U.E. »). Toutefois le problème n’est pas mince car abandonner cette ambition du C.D.I. satisferait assurément les chantres d’une « flexisécurité » avec beaucoup de « flexi » et très peu de « sécurité ». Bref, ce serait une forme de contribution par passivité ou omission à « la montée des incertitudes » pour reprendre les termes de Robert Castel.

 

Troisième réflexion : faut-il mesurer l’efficacité – et non la performance, on s’est compris – à partir des sorties via des mesures telles que les contrats non marchands aidés (C.A.E.) ou via des dispositifs tels que les E2C ou Epide ? Régis écrit ainsi : « Cet indicateur de sortie « positive » mesurerait mieux la qualité de l’accompagnement avec la recherche, pour chaque jeune, du parcours le plus approprié à sa situation en prenant en compte le contexte économique. » A ce moment, le bât blesse car l’évaluation porterait exclusivement sur l’accompagnement, certes important, et confondrait processus et résultat. Je m’explique. Il y a très longtemps, en 1990, une charte des missions locales affichait l’ambition d’ « une place pour chaque jeune ». En s’intéressant au vocabulaire des textes suivants (les Protocoles 2000, 2005, 2010, les circulaires), on remarque que de « place » on en est arrivé à parler de « parcours »… comme si, par la force des choses, on avait abandonné le projet d’intégration-état (une situation stabilisée) au profit d’une insertion-processus ad vitamad nauseam. Synchroniquement, l’accompagnement est devenu l’alpha et l’oméga de l’insertion. Que l’on s’intéresse à la qualité de l’accompagnement est sans aucun doute pertinent mais, d’un point de vue évaluatif, s’y limiter c’est confondre deux critères points de passage obligé de toute évaluation de politique publique (plus largement, de toute organisation) : l’efficacité et l’effectivité. La question de l’efficacité est celle des résultats, les « outputs » ou « extrants » ; celle de l’effectivité concerne la méthode, les « process » : s’y prend-t-on de la bonne façon ?

Outre cette confusion, le second risque est celui que l’on retrouve dans Le phénomène bureaucratique de Crozier ou dans Némesis médicale d’Illich : une organisation qui s’interroge prioritairement sur elle-même et, ce faisant, minore ce qui la justifie, répondre à des besoins externes (ses usagers). Illich parlait de « iatrogénèse », c’est-à-dire de capacité d’une organisation à secréter sa propre maladie et à mobiliser l’essentiel de ses forces pour régler ses problèmes… à défaut de ceux de ses usagers, clients ou bénéficiaires. S’inspirant de « la norme d’internalité » (Nicole Dubois, La norme d’internalité et le libéralisme, 1994, PUG) Denis Castra, tel la vérole sur le bas clergé, s’engouffra dans cette critique avec sa mise en cause d’une « handicapologie » que les missions locales développaient : pour aller vite, faute de réussir l’insertion professionnelle des jeunes, elles leur inventaient des problèmes sociaux ce qui permettait d’excuser leurs piètres résultats et, bonus, de disposer d’une population captive, donc d’une justification de leur activité. Je n’invente ni même exagère : tout ceci - et même pire - est écrit dans L’insertion professionnelle des publics précaires (PUF, 2003) et j’y ai répondu dans un article de Partage (« Deux ou trois choses au sujet de l’insertion des publics précaires… etc. », Partage, septembre 2003).

 

Ainsi, évaluer les missions locales à l’aune des entrées dans une E2C ou un Epide, alors que ces deux structures leur sont comparées dans les rapports officiels (IGAS, IGF…), me semble plus qu’hasardeux et, surtout, signifierait que l’objectif finalisé d’intégration a été abandonné en rase campagne. Je ne suis pas certain, à vrai dire pas du tout certain, que la démonstration des valeurs ajoutées des missions locales y gagnerait.

 

J’étais invité vendredi dernier par la mission locale d’Agen qui fêtait son anniversaire : le souffle de l’éducation populaire y soufflait avec une implication, pas qu’une participation, des jeunes qui, de toute évidence, était le fruit d’un long travail et non d’une mise en spectacle. J’y ai vu beaucoup de jeunes intégrés, qui avaient leurs places. Je le concède, évaluer le bonheur n’est pas aisé mais des jeunes qui s’accomplissent (Sujet), qui réalisent ensemble (Acteur), qui agissent dans la société (Citoyen) et qui développent leurs propres activités souvent en-dehors des normes héritées des Trente Glorieuses (Producteur)… qu’est-ce que cela fait du bien ! Oui, oui, d’accord, cela ne rentre pas dans les spécifications du BOP 102 ni sous le joug de la LOLF… mais quand même…

 

Bien à vous.

 

 

---- O--O--O----

 

 

Rbeaune (28/09/2012) - Une réponse rapide...
Sur la notion de performance : elle est consensuelle à l'UMP et au PS et donne un rôle majeur à la Cour des Comptes dont un certain François Hollande fut auditeur à sa sortie de l'ENA... Elle est donc incontournable pour la gestion du budget de l'Etat...
Elle s'applique au réseau des Missions locales, mais sa présentation est détournée et prête à confusion en permettant la comparaison de dispositifs complètements différents (E2C ou EPIDE avec les ML) ou sur la base d'indicateurs ou de moyens différents (ML et contrats d'autonomie). Une clarification est nécessaire.
Sur l'emploi durable, oui il doit rester l'objectif, mais un CDD de 6 mois en fait-il partie ? un CDI à temps partiel voire très partiel en fait-il partie ? La qualification du contrat ne permet pas de mesurer la qualité de l'insertion professionnelle... Elle doit être complétée.
Sur la partition du CIVIS, je maintiens que l'accompagnement mené ouvre sur un large choix de perspectives directes (alternance, emplois d'avenir, formation qualifiante, écoles spécialisées) ou indirectes (formation initiale, E2C, EPIDE d'insertion durable, CAE classiques,...) d'insertion durable.
Il convient ensuite de déterminer les conditions de l'accompagnement dans ces perspectives directes ou indirectes... Ainsi pour l'emploi d'avenir, l'accompagnement dans l'emploi doit couvrir les trois années pour permettre la pérennisation du poste ou la qualification du jeune. Cet accompagnement n'est pas de même nature que celui fait au sein de la ML puisqu'il implique un employeur et la mobilisation d'autres outils notamment de formation... Je pense que cela donnerait plus de visibilité sur l'action des ML et permettrait de mieux mesurer les moyens nécessaires à leur activité...
Sur le collectif ou l'individuel, moi personnellement je (pour reprendre le symbole de l'individualisme actuel)pense que dès lors que les ML auront des objectifs de performance clairs elles sauront se les approprier collectivement pour mener un véritable travail de réseau pour avancer ensemble afin de faciliter l'insertion des jeunes.
Pour conclure, il ne faut pas oublier que l'insertion n'est pas un ballon de foot ou de hand que l'on lance et qui avance tout seul, mais plutot un de rugby qui va rebondir en avant, sur le côté ou en arrière... La nature humaine est plus proche de l'ovalie...

 

Sur le choix d'Agen, je ne peux que le saluer... et saluer l'équipe et le Directeur de cette ML avec qui on a travaillé sur un projet transnational (avec Orléans) sur la relation entreprises... et dire que c'est une région où on mange presqu'aussi bien qu'en Bourgogne... et que c'est une terre d'ovalie...

 

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rbeaune 28/09/2012 14:19

Sur le choix d'Agen, je ne peux que le saluer... et saluer l'équipe et le Directeur de cette ML avec qui on a travaillé sur un projet transnational (avec Orléans) sur la relation entreprises... et
dire que c'est une région où on mange presqu'aussi bien qu'en Bourgogne... et que c'est une terre d'ovalie...

rbeaune 28/09/2012 14:13

Une réponse rapide...
Sur la notion de performance : elle est consensuelle à l'UMP et au PS et donne un rôle majeur à la Cour des Comptes dont un certain François Hollande fut auditeur à sa sortie de l'ENA... Elle est
donc incontournable pour la gestion du budget de l'Etat...
Elle s'applique au réseau des Missions locales, mais sa présentation est détournée et prête à confusion en permettant la comparaison de dispositifs complètements différents (E2C ou EPIDE ave les
ML) ou sur la base d'indicateurs ou de moyens différents (ML et contrats d'autonomie). Une clarification est nécessaire.
Sur l'emploi durable, oui il doit rester l'objectif, mais un CDD de 6 mois en fait-il partie ? un CDI à temps partiel voire très partiel en fait-il partie ? La qualification du contrat ne permet
pas de mesurer la qualité de l'insertion professionnelle...Elle doit être complétée.
Sur la partition du CIVIS, je maintiens que l'accompagnement mené ouvre sur un large choix de perspectives directes (alternance, emplois d'avenir, formation qualifiante, écoles spécialisées) ou
indirectes (formation initiale, E2C, EPIDE d'insertion durable, CAE classiques,...) d'insertion durable.
Il convient ensuite de déterminer les conditions de l'accompagnement dans ces perspectives directes ou indirectes... Ainsi pour l'emploi d'avenir, l'accompagnement dans l'emploi doit couvrir les
trois années pour permettre la pérennisation du poste ou la qualification du jeune. Cet accompagnement n'est pas de même nature que celui fait au sein de la ML puisqu'il implique un employeur et la
mobilisation d'autres outils notamment de formation... Je pense que cela donnerait plus de visibilité sur l'action des ML et permettrait de mieux mesurer les moyens nécessaires à leur
activité...
Sur le collectif ou l'individuel, moi personnellement je (pour reprendre le symbole de l'individualisme actuel)pense que dès lors que les ML auront des objectifs de performance clairs elles sauront
se les approprier collectivement pour mener un véritable travail de réseau pour avancer ensemble afin de faciliter l'insertion des jeunes.
Pour conclure, il ne faut pas oublier que l'insertion n'est pas un ballon de foot ou de hand que l'on lance et qui avance tout seul, mais plutot un de rugby qui va rebondir en avant, sur le côté ou
en arrière... La nature humaine est plus proche de l'ovalie...