Mission. Insertion (Philippe Labbe Weblog. II)

Une jeunesse humble, humiliée, face au marché du travail (Philippe LABBE, L'Humanité, 13/12/2012)

14 Décembre 2012, 10:05am

Publié par mission

C’est une institution régionale dotée d’un « directoire » avec chefs d’entreprise et représentant des chambres consulaires, supervisée avec un « conseil de surveillance » au sommet duquel siège, rien de moins, le président du conseil régional. Son objet : « Structurer des filières fortes pour plus de compétitivité », « Développer le potentiel d’innovation des entreprises », « Piloter et mettre en œuvre la stratégie d’attractivité ». Qui serait contre, singulièrement par ces temps où la compétitivité est ressassée sur les ondes et dans les journaux ? Quel Cassandre, derrière cette compétitivité, oserait soupçonner une course en avant – On achève bien les chevaux – dont l’alpha et l’oméga sont la croissance infinie dans un monde fini et la concurrence comme prédicat du lien social ?

 

« Finalité de l’emploi »

Peu d’esprits à vrai dire, sinon chagrins, tant la réaction commune face au deus ex machina économique est de se plier, d’accepter à peu près tout dès lors que l’on sauve sa peau, déjà la sienne, sinon que la sienne. Un nouveau Géricault devrait nous peindre son Radeau de la Méduse version crise économique et panique morale. Cette institution publie une « offre de stage » (sic) détaillée qui commence par l’item « finalité de l’emploi » (re-sic). Tiens donc, un stage serait donc synonyme d’emploi ? Ambitieuse finalité d’ailleurs puisqu’il s’agit, rien de moins, de « participer au développement de l’innovation sociale (de cette région) et à l’intégration de la RSE (responsabilité sociétale des entreprises) dans la stratégie des entreprises. »

Bien entendu, pour satisfaire une telle ambition, n’importe quel quidam n’est pas le bienvenu. Son « profil » académique ne saurait assurément être en deçà d’un « bac + 5 développement économique/développement durable (master 2, Sciences-Po, ESC…) », l’impétrant devant présenter des « compétences professionnelles et transversales », of course parler un « anglais courant » (bientôt, à coup sûr, le chinois…) sans négliger des « qualités personnelles attendues » – accrochons-nous : « Très bon relationnel, créativité, humilité, force de proposition, bon sens, énergie, bonne volonté, rigueur, écoute, adaptation. » Oui, on a bien lu : « humilité »… au sujet de laquelle le Dictionnaire de l’Académie française (tome II, 9e édition, 2000) nous propose cette définition : « Sentiment publiquement reconnu de la faiblesse et de l’insuffisance de ses mérites. » Humilité voisine avec humiliation.

 

Responsabilité sociale de l’entreprise

Quitte à risquer le procès en vulgarité, buvons le calice jusqu’à la lie… c’est-à-dire la rémunération : « 12,5 % du plafond horaire de la Sécurité sociale (soit, pour un temps complet au 1er janvier 2012, 436,05 euros exonérés de cotisations sociales). »

En résumé, le futur élu devra se distinguer dans la foire d’empoigne des impétrants – car, n’en doutons pas, ils seront nombreux – par à peu près toutes les qualités du mouton à cinq pattes, celles-là mêmes que probablement ceux en place dans l’institution et en charge de le recruter auraient bien des difficultés à démontrer, tout en faisant la preuve de leur « humilité » et de leur soumission. Faut-il le rappeler, tout cela pour promouvoir la noble « responsabilité sociétale de l’entreprise » qui, sauf erreur, commence par la reconnaissance de celles et ceux qui y travaillent.


Déclassement

De déclassement des mieux dotés scolairement (ne parlons pas des autres) en exigences d’humilité et conditions déplorables de rémunération – en deçà du RSA (474,93 euros en 2012) – certains, assurément, creusent la tombe d’une, somme toute, assez belle idée qu’ils prétendent ériger en modèle de vertu.

Il faut civiliser l’entreprise, écrivait Dominique Méda (Qu’est-ce que la richesse ? 1999, Éditions Aubier, coll. « Alto », 424 pages, 19 euros). On est très, très mal parti car la « responsabilité sociétale des entreprises » (RSE) promue avec une telle inconséquence et incohérence internes la résume à l’illusionnisme d’un social washing. Quant à la jeunesse, nul doute qu’elle se réveillera : l’anesthésie ne dure qu’un moment, le seuil d’insupportabilité du mépris étant un excellent stimulant. Pour Michel Foucault, une société se juge à la façon dont elle traite ses exclus. Au procès inéluctable des élites et inclus, les parties civiles vont se bousculer.

 

 

 

Source inspiratrice : STAGE Responsabilité Sociétale des Entreprises et Innovation Sociale


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