Mission. Insertion (Philippe Labbe Weblog. II)

Dignité. Le tissu même de nos vies. (Philippe LABBE, 5 mai 2012)

9 Mai 2012, 14:57pm

Publié par mission

C’est dans Le Monde.fr daté du 4 mai 2012 et c’est signé de Stéphane Hessel que l’on ne présente plus. Ca s’appelle « Je crois à la dignité humaine » et ça rappelle des valeurs et des principes qui devraient (re-)irriguer le champ de l’insertion… qui, d’ailleurs, est celui occupant la conclusion de cette contribution ou de cet appel.

A l’heure où, semble-t-il, beaucoup de missions locales s’interrogent sur leur projet associatif, se souvenir qu’un tel projet n’est ni une charte (exclusivement des intentions), ni un plan d’action (exclusivement des réalisations) mais qu’il se fonde sur des valeurs avant, par le diagnostic du territoire, des besoins des jeunes et de l’environnement, de concevoir une stratégie dégagée des horloges programmatiques, tout cela est bel et bon. La « métamorphose », dont parle Morin, c’est-à-dire le passage d’un vieux monde-chenille à un nouveau monde-papillon, deux configurations bien différentes mais pourtant avec le même ADN, est en route. Sur celle-ci, les risques et pièges sont nombreux : repli, individualisme, communautarisme, ostracisme… tout ce qui peut réveiller l’homo demens – le parti néo-nazi Aube dorée qui va entrer au Parlement grec - et qui est encouragé par la division, par le clivage – assisté et travailleurs, public et privé… après les Français de souche et les immigrés, ces derniers et les Rome, le curé et l’instituteur…-. Les grands référentiels et intégrateurs – le travail, l’appartenance culturelle, l’altérité… - sont ainsi déconstruits par un deus ex machina idéologique et ce délabrement produit des gens déboussolés. Or précisément, sur le chemin de cette transformation bio-psycho-économico-sociétale, nous avons besoin d’une boussole et de valeurs cardinales, d’une aimantation axiologique.

Stéphane Hessel les rappelle fort justement : la dignité humaine qu’il illustre par « une place pour chacun » auquel ne peuvent que souscrire les missions locales dont la charte de 1990 annonce : « Construire ensemble une place pour tous les jeunes ». Notons, ceci n’est pas sans signification, qu’à ce mot de « place » s’est substituée la notion de « parcours »… comme si nous n’étions pas assurés de la possibilité d’une place et que, faute de mieux, nous nous résignons à accompagner, accompagner encore, accompagner toujours… jusqu’à où ? jusqu’à quand ?

Toujours est-il qu’en écho et le lendemain, s’agissant de dignité et cette fois dans le quotidien Le Monde rapportant un entretien entre François Hollande et Edgar Morin (« Du progrès au pacte social, les pistes pour sortir de la crise de civilisation », p. 16), le premier déclare : « Le politique doit intervenir pour lutter contre l’économie de casino et la spéculation financière, pour préserver la dignité du travailleur… »

« Un toit, un repas, de la chaleur humaine », ajoute Hessel. Voilà des mots assurément antipathiques au sens commun du néolibéralisme, des mots humains qui n’entrent pas dans les cases du BOP 102, de la LOLF, de la RGPP, des mots réfractaires aux acronymes. De la chaleur humaine… quelle drôle d’idée ! Et, pourtant, comme cela est évident que le jeune en insertion en a bien plus besoin que de prestations calibrées par la lorgnette des CIVIS, PPAE et autres abréviations d’une pensée réduite à l’homo oeconomicus !

Autres valeurs, l’humanisme et la solidarité qui charrient d’autres mots – épanouissement, émotions, responsabilité mutuelle, confiance, ouverture… - dont l’incongruité actuelle dans le champ de l’insertion ne lasse pas d’étonner alors qu’ils appartiennent historiquement à la culture qui a fécondé l’éducation populaire et que, malgré cela, on a pris l’habitude de les oublier au bénéfice d’un vocabulaire technocratique dont on a pu croire, un moment et à tort, qu’il témoignait d’un professionnalisme. « Plus la politique devient technique, plus la compétence démocratique régresse », écrivait cependant Morin dans La tête bien faite (1999, Seuil, p. 20) Or, l’insertion est – évidemment – politique, éminemment politique.

Hessel conclut par un focus sur l’insertion : « Pour ces moments de rupture, de difficultés, la société a créé des dispositifs d'accompagnement social, qui aident à retrouver une voie vers sa place. C'est ce qu'on appelle le travail d'insertion sociale, un travail de fourmi et sur mesure ! Une mission délicate, qui requiert tact, empathie et compréhension. Et parce qu'elle est dimensionnée pour une petite proportion de bénéficiaires, elle donne des résultats ! » Les professionnels de l’insertion apprécieront, eux qui (se) désespèrent des slogans et injonctions de résultats et de performance car qu’ils fassent preuve de tact, d’empathie et de compréhension n’est pas à l’ordre du jour de l’évaluation de leur CPO… A vrai dire, tout le monde s’en fout… sauf, assurément, les jeunes et, probablement, eux-mêmes. Imaginons pourtant, ne serait-ce qu’un instant, une société où chacun agirait selon ses intérêts exclusifs, sans précaution aucune pour les autres, où chaque échange serait surdéterminé par la méfiance et l’agressivité, où chacun n’apprécierait le monde qu’à l’aune de sa seule perspective… un monde de luttes permanentes… Cela paraît absurde ? C’est pourtant un monde où le tact, l’empathie et la compréhension sont quantités négligeables, superfétatoires voire inopportunes. Un aveuglement qui, selon Morin, « résulte également de la conception techno-économique du développement qui ne connaît que le calcul comme instrument de connaissance (indices de croissance, de prospérité, de revenus, statistiques prétendant tout mesurer). Le calcul ignore non seulement les activités non monétarisées comme les productions domestiques et/ou de subsistance, les services mutuels, l’usage de biens communs, la part gratuite de l’existence, mais aussi et surtout tout ce qui ne peut être calculé ni mesuré : la joie, l’amour, la souffrance, la dignité, autrement dit le tissu même de nos vies. » (La Voie, 2011, Fayard, p. 25) Il s’agit donc d’ouvrir les yeux et de se poser une simple question : qu’est-ce qui compte ?

 

« Je crois à la dignité humaine », Stéphane Hessel. 

« Campagne électorale ou pas, je crois en une promesse. Celle que notre société fait à chacun de ses enfants. Scellée en 1946 par le gouvernement issu du Conseil national de la résistance. Je crois à la dignité humaine : une place pour chacun, quel qu'il soit. Un toit, un repas, de la chaleur humaine.

Les années passent dans un environnement économique et social en profonde et constante mutation. Le contexte est de plus en plus dur, les parcours de vie de plus en plus complexes et chaotiques, les failles du système de plus en plus fréquentes, même au sein des Etats les plus développés. Les besoins restent criants, voire augmentent : en matière de logement, de formation, d'accueil d'urgence, de prise en charge des personnes handicapées ou dépendantes, d'accompagnement de publics spécifiques...

Alors puisque la période est aux engagements, voici mon souhait : que les valeurs auxquelles je tiens, vivent dans nos actes individuels et collectifs. Je voudrais ainsi alerter sur l'impérieuse nécessité de les replacer au centre de nos modes de vie, de relation et de réflexion, pour que chacun construise sa place dans une harmonie au service de l'espèce humaine et de la planète qui l'accueille. J'en vois au moins cinq primordiales et tellement complémentaires.

L'humanisme, tout d'abord, qui reconnaît la survie et l'épanouissement de l'individu comme finalité suprême, qui propose une approche des problématiques en fonction de la nature, des besoins et de la destinée de l'être humain, en tenant compte de son expérience, de son vécu, de ses émotions et de ses obligations de responsabilité et de solidarité envers les autres.

La solidarité, justement, cet indispensable ciment pour que le rassemblement de plusieurs individus en société prenne corps et tienne debout, solidement. A commencer par la cellule familiale : il faut bien que les personnes, chacune à leur place, soient tenues les unes envers les autres ! La solidarité appelle à une responsabilité mutuelle, une interdépendance où chacun peut compter sur l'autre, elle invite donc à la confiance, à la bienveillance et à l'ouverture.

L'ouverture, cet art d'accueillir le plus grand nombre de parties prenantes, à la fois acteurs et auteurs de notre projet de société, et leur permettre de réfléchir, travailler et vivre ensemble, de partager des intentions et des moyens, dans une intelligence collective et réflexive, qui s'enrichit de confrontations de points de vue, de façons d'être et façons de faire, dans le respect de chaque individualité.

Le respect, considération, déférence, ou comment se déplacer pour accueillir et accepter l'autre avec ses particularités, ses différences physiques et intellectuelles, d'origines géographique et culturelle, ses opinions ; le considérer et reconnaître sa place légitime, à part entière, à côté de soi, tout en préservant notre liberté respective et en suivant les règles du vivre ensemble, chacun en toute autonomie.

L'autonomie, enfin, (et non l'indépendance) cette capacité à se diriger seul sur son chemin, choisi et non imposé par autrui, de trouver les ressources nécessaires à l'accomplissement de son projet de vie. C'est donc pouvoir subvenir à ses besoins, être responsable de ses actes et décisions, capable d'assumer ses choix, ses fonctions. C'est aussi faire valoir ses droits et assumer ses devoirs, et trouver des nouvelles marges de manœuvre et ouvrir le champ de nouveaux possibles.

Dire, décréter, énoncer, alerter, c'est important mais cela ne suffit pas... Ces valeurs ne servent à rien si elle ne sont appliquées dans nos façons d'être au quotidien.

Ce sont celles qui m'ont animées pour lancer la création de l'Aftam, l'association de formation des travailleurs africains et malgaches en 1962, au sortir de la décolonisation. Elles animent toujours cette association, aujourd'hui Coallia (en faveur de l'insertion sociale : résidences sociales, foyers, accueil d'urgence, centres pour demandeurs d'asile, foyers d'accueil médicalisé pour publics handicapés et personnes âgées dépendantes, formation et insertion professionnelle), qui parvient encore à ménager une place à ceux qui peinent à en trouver une - étrangers en demande d'asile, jeunes en désinsertion, personnes âgées dépendantes, familles sans logement, handicapés.

Construire sa place, une place choisie, ni subie ni quémandée, c'est le but d'une vie. La voie s'ouvre pour la plupart d'entre nous, plus ou moins facilement, mais elle peut aussi se fermer. Qui peut dire, avec certitude, qu'il ne rencontrera pas d'impasse, de détour, de retour en arrière ? Pour ces moments de rupture, de difficultés, la société a créé des dispositifs d'accompagnement social, qui aident à retrouver une voie vers sa place. C'est ce qu'on appelle le travail d'insertion sociale, un travail de fourmi et sur mesure ! Une mission délicate, qui requiert tact, empathie et compréhension. Et parce qu'elle est dimensionnée pour une petite proportion de bénéficiaires, elle donne des résultats ! Ne renversons pas l'équilibre entre population pleinement autonome et population accédant à l'autonomie. Sachons redonner aux valeurs fondamentales toute leur place, pour que chaque individu de notre société trouve sa digne place d'être humain. »

C’est dit.

 

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Denis (11/05/2012) - Effectivement, cela fait du bien de lire cela !
Quand nous passons notre temps à accompagner des jeunes et qu'il est difficile de tenir le même discours depuis 3 ans et demi : "c'est la crise M'sieurs, dames, c'est pas facile".
Quand nous voyons les chiffres présentés en Assemblée Générale, toujours plus de jeunes accueillis (car certains jeunes restent plus longtemps dans l'accompagnement ...) mais que ça n'interroge personne, ou plutôt que personne n'ose interroger de peur de la réponse : "oui, c'est dur ! pour les jeunes et pour nous, professionnels ! Oui, on continue quand même à faire notre boulot en ayant souvent l'impression d'avoir intégré la famille Shadok. Oui, nous sommes tous moitié schizo car il y a moins de travail pour les jeunes mais on nous demande toujours plus de résultats ! Oui, on aimerait être comme le dit si bien Philippe Labbé des "convoyeurs de fonds" pour les jeunes (voir les textes sur l'accompagnement socio-professionnel) et non pas des remplisseurs de cases (de dispositifs, de formations ...)! Oui, certains craquent et cela semble normal au vu des conditions ! Et comment font les autres ? Ils essaient d'oublier en rentrant chez eux avec la famille, les amis, d'autres passions. Certaines équipes jouent vraiment la solidarité pour se protéger mais ce n'est pas facile...
Alors oui, croyons-y à la dignité humaine : une place pour chacun quel qu'il soit ! Et faisons-le !!!

 


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denis pioupiou44 11/05/2012 15:54

Effectivement, cela fait du bien de lire cela !
Quand nous passons notre temps à accompagner des jeunes et qu'il est difficile de tenir le même discours depuis 3 ans et demi : "c'est la crise M'sieurs, dames, c'est pas facile".
Quand nous voyons les chiffres présentés en Assemblée Générale, toujours plus de jeunes accueillis (car certains jeunes restent plus longtemps dans l'accompagnement ...) mais que ça n'interroge
personne, ou plutôt que personne n'ose interroger de peur de la réponse : "oui, c'est dur ! pour les jeunes et pour nous, professionnels ! Oui, on continue quand même à faire notre boulot en ayant
souvent l'impression d'avoir intégré la famille Shadok. Oui, nous sommes tous moitié schizo car il y a moins de travail pour les jeunes mais on nous demande toujours plus de résultats ! Oui, on
aimerait être comme le dit si bien Philippe Labbé des "convoyeurs de fonds" pour les jeunes (voir les textes sur l'accompagnement socio-professionnel) et non pas des remplisseurs de cases (de
dispositifs, de formations ...)! Oui, certains craquent et cela semble normal au vu des conditions ! Et comment font les autres ? Ils essaient d'oublier en rentrant chez eux avec la famille, les
amis, d'autres passions. Certaines équipes jouent vraiment la solidarité pour se protéger mais ce n'est pas facile...
Alors oui, croyons-y à la dignité humaine : une place pour chacun quel qu'il soit ! Et faisons-le !!!